Dans un tweet daté du 30 mars, Jean-Luc Mélenchon pose une question sur un mode ironique : « 14 parlementaires de la majorité de Lecornu (7 macronistes ; 4 LR ; 3 PS) dont la présidente de l’Assemblée nationale sont actionnaires de Total ! Pourquoi ne proposeraient-ils pas eux-mêmes à leurs amis les autres actionnaires de bloquer les prix de l’essence ? Sinon des méchantes langues diront qu’ils refusent le blocage des prix pour protéger leurs revenus.«
Habituellement, la presse nationale se régale des tweets de Jean-Luc Mélenchon sur lesquels elle peut faire le buzz et lancer si besoin des polémiques stériles ou diffamatoires. Or là, aucune reprise, aucun commentaire. Le sujet est pourtant intéressant puisqu’il s’agit de moquer la position gouvernementale consistant à demander aux groupes pétroliers de modérer leurs augmentations et à rappeler l’exigence du groupe LFI que l’État use de ses prérogatives pour en bloquer le prix.
12 députés, 6 sénateurs et 3 ministres actionnaires de TotalEnergie
Cette épineuse question de la possible collusion entre intérêts particuliers et choix politiques opérés par des législateurs, ou même des ministres, avait déjà été soulevée avec raison en février 2023 par la députée insoumise Alma Dufour dans le débat sur la proposition de son groupe de taxer les super profits, en plein mouvement contre la réforme des retraites.
Elle avait déclaré « « Quand on sait que Madame la Présidente de l’Assemblée nationale a omis de déclarer 40 000 euros d’actions chez TotalEnergies, on se pose des questions ! ». Sa collègue Sarah Legrain avait enfoncé le clou en affirmant « vouloir s’assurer qu’aucun [autre député] ne serait tenté de voter en fonction de son intérêt personnel ».
Cela avait soulevé une vague d’indignation dans les rangs de la droite effrayée qui voyait là une atteinte inadmissible aux libertés individuelles, une « insupportable délation » et même un crime « contre la démocratie« . Un député Modem a cru clore le débat en invitant «tout simplement à regarder nos déclarations d’intérêts, puisqu’elles sont publiques. ». C’est justement ce qu’a fait Médiapart qui, après avoir compulsé lesdites déclarations, a identifié 12 députés, 6 sénateurs et 3 ministres actionnaires de TotalEnergie et scruté leurs positionnements vis-à-vis du groupe pétrolier.
TotalEnergies, entreprise hautement symbolique d’un système
Mediapart rappelait en mars 2023 combien l’entreprise TotalEnergies était un symbole pour le pays et pas des moindres : « elle émet autant de gaz à effet de serre que l’ensemble des Français·es et n’a pas payé un seul euro d’impôt sur les sociétés en France en 2019 et 2020. Depuis le début de la guerre en Ukraine, le cours de son action a augmenté d’environ 30 % – + 90 % en dix ans –, permettant au géant pétrolier d’enregistrer en 2022 un bénéfice record de 19,1 milliards d’euros, en partie tiré d’importations gazières depuis la Russie. »
Après un pic l’année suivante à 19,8 milliards, les bénéfices du groupe ont eu tendance à baisser ensuite légèrement. Mais qu’on se rassure, la politique du groupe présidé par Patrick Pouyanné est de maintenir ou d’augmenter les dividendes versés aux actionnaires, lesquels préféreront toujours que ce soit l’état qui compense l’insupportable hausse des cours par une baisse de ses taxes plutôt qu’eux en rognant sur leurs dividendes.
À l’heure où le prix du litre de carburant dépasse allègrement les 2 euros et que le pouvoir macroniste exclut toujours de décider d’un blocage des prix, il est en effet de pleine actualité d’interroger les liens entre le groupe pétrolier français et les décideurs. Du conflit d’intérêts direct et manifeste à la défense plus diffuse des privilèges de sa classe, on comprend pourquoi la presse est si discrète sur le sujet. Mieux vaut en effet effrayer l’opinion avec les méchants Iraniens, les nouveaux maires LFI, et les « outrances de Mélenchon », que de dénoncer celles et ceux qui prennent les institutions républicaines pour leur propre syndicat.

