Trains : la LNMP, ligne de tous les dangers ?
Après 48 minutes d’un débat très politique, le conseil de Sète Agglopôle Méditerranée a adopté, jeudi 25 juin, par 5 voix contre et 18 abstentions, la convention permettant de débloquer les 840 420 euros destinés aux études et acquisitions foncières de la première phase de la ligne nouvelle Montpellier-Perpignan (LNMP). Une participation suspendue sous la présidence de François Commeinhes.
Il s’agissait donc de voter la convention de financement au titre de l’engagement des études et acquisitions foncières préalables aux travaux de la phase 1 de la ligne nouvelle Montpellier-Perpignan 2025-2028 entre la SAM et la Société de la Ligne Nouvelle MP.
Pourtant, ce vote intervient à peine trois mois après la signature d’une charte d’engagement appelant à exiger une révision intégrale du projet, à protéger les ressources en eau et à refuser tout financement tant que ces conditions ne seraient pas réunies. C’est précisément cette contradiction que Laura Seguin a pointée du doigt en s’adressant directement aux « vingt-huit candidats aux municipales, dont neuf maires » signataires : « Rien de cela n’a été fait. Vous n’avez aucune raison de voter ce financement aujourd’hui. » Plus tard dans le débat, la responsable politique d’opposition interpelle également le maire de Sète, Hervé Marquès : « Durant la campagne, vous vous êtes engagé, vous avez signé pour refuser tout financement… pas pour vous abstenir. »
Le moment de vérité
« Nous y voilà, c’est le moment de vérité. On va voir qui vote quoi. » C’est par ces mots que l’élu écologiste sétois Silvain Pastor ouvre les échanges, donnant immédiatement le ton d’un vote qu’il présente comme un choix de conscience autant que de politique. Face à une assemblée appelée à remettre en circulation les 840 420 euros gelés jusque-là, il exhorte ses collègues à ne pas renoncer à leur dernier levier d’action : « Nous pouvons être le petit grain de sable qui fait dérailler le train. » Appelant à « donner un signal politique fort », il dénonce un « projet destructeur qui n’apporte rien au territoire » et rappelle que les élus ne peuvent plus invoquer l’ignorance : « Nous savons maintenant les risques que nous prenons avec ce projet. » Pour lui, le vote ne porte plus seulement sur une convention financière, mais sur la responsabilité politique de chacun face à la ressource en eau, aux impacts environnementaux et à l’avenir du bassin de Thau.
Pour Poussan, directement concernée par le futur viaduc, Henry-Paul Bonneau tente une position d’équilibre. Il salue « la qualité des réponses apportées par la SNCF » ainsi que « le travail du président Linarès », reconnaissant les avancées obtenues au fil des négociations. Mais il estime que le principe de précaution doit continuer de prévaloir. Au nom d’une « vigilance durable » sur la protection de la ressource en eau et des intérêts de la commune, il annonce que ni la maire Florence Sanchez ni lui-même ne voteront cette délibération, considérant que les garanties apportées restent insuffisantes pour franchir ce pas.
Baëza : « Qui est venu dans les réunions en 2014 à Poussan ? »
Le ton monte avec l’intervention du maire de Mèze et vice-président aux mobilités, Thierry Baëza. Revenant sur le vote de 2021, il avance une lecture politique pour le moins incisive : selon lui, François Commeinhes « a poussé tout le monde à voter pour » parce qu’il « attendait les financements de la Région », avant que les critiques contre la LNMP n’apparaissent une fois ces financements obtenus.
Thierry Baëza s’en prend ensuite aux opposants au projet, en particulier à l’association ALT, à laquelle il ne reconnaît « aucune légitimité », estimant que la mobilisation est arrivée beaucoup trop tard. « Qui est venu dans les réunions en 2014 à Poussan ? Personne », martèle-t-il, reprochant aux contestataires de s’être réveillés « quatre jours » avant les élections. Pour ce maire du bassin de Thau, le temps de l’opposition est, selon lui, passé. Les élus doivent désormais composer avec un projet qu’il considère comme engagé, tout en restant vigilants sur la protection de la ressource en eau. Une manière d’expliquer le revirement de plusieurs élu·es, non par une évolution du dossier, mais par le calendrier politique.
« Ce qui est irréversible dans ce projet-là, c’est les dégâts. Les promesses, elles, ne le sont pas. » Félix Caron
À l’inverse, le nouvel élu sétois Félix Caron signe sans doute l’intervention la plus structurée de la soirée. Ancien président de l’association ALT, qu’il revendique, il prend aussitôt la défense des « mobilisations citoyennes », qu’il juge « précieuses » pour le territoire comme pour la démocratie. Refusant aussi bien le soutien inconditionnel au projet que l’opposition de principe, il démonte une à une les garanties avancées par l’exécutif. Selon lui, rien n’est encore acquis sur l’interconnexion avec la gare Montpellier Sud de France et les annonces sur le renforcement des TER demeurent conditionnées à de futures décisions. Son inquiétude se comprend alors dans une formule qui marque le débat : « Ce qui est irréversible dans ce projet-là, c’est les dégâts qui seront faits sur le territoire. En revanche, ce qui n’est pas irréversible du tout, c’est les promesses qu’on nous fait. »
Pour lui, les 840 420 euros demandés à l’agglomération constituent « l’argent des Montbazinois comme des habitants de Loupian, de Poussan, de Sète ou de Frontignan », versé « sans aucun retour sur investissement certain ». Puis, il s’adresse directement au président Loïc Linarès, il retourne contre lui une formule utilisée quelques minutes plus tôt sur une autre délibération : « Vous nous avez dit qu’il était dangereux de porter le discours de faire plus avec moins. Le problème avec ce dossier, c’est qu’on nous dit justement qu’on va faire moins pour le territoire en payant plus. »
Dans la foulée, le maire de Sète, Hervé Marquès, signataire de la charte ALT, annonce que sa majorité choisira finalement l’abstention, estimant que les engagements obtenus demeurent « encore un poil léger » pour voter en faveur de la convention, sans pour autant aller jusqu’à s’y opposer.
Côté Frontignan, Michel Arrouy, maire socialiste, assume un soutien sans réserve à la délibération. Trop fier de rappeler que « Frontignan a la même position depuis trente ans », il oppose les « trains du quotidien » aux inquiétudes sur l’avenir des TGV à Sète, considérant que ces derniers ne concernent qu’une partie des usagers. Une lecture qui hélas fait passer au second plan les questions de desserte, d’attractivité du bassin de Thau et les garanties de sécurité encore réclamées par plusieurs élus.
Loïc Linarès gestionnaire de réalité : entre stratégies et convictions
Face aux critiques, le président de Sète Agglopôle Méditerranée, Loïc Linarès, assume un changement de stratégie plutôt qu’un changement de conviction. Selon lui, le gel du financement a rempli son rôle en permettant d’arracher plusieurs avancées auprès de SNCF Réseau, de l’État et de la Région. « Nous avons tendu les rapports parce que nous ne nous faisions pas entendre », rappelle-t-il, avant d’expliquer que l’agglomération avait pris l’engagement de débloquer sa participation si ces discussions aboutissaient. Pour le président, les 840 420 euros ne financent pas les travaux eux-mêmes, mais les études complémentaires « dont nous avons besoin ».
Presque étonnant, loin de balayer les critiques, Loïc Linarès en reprend plusieurs à son compte. Il reconnaît que la concertation initiale « n’a pas été digne d’un tel projet », regrettant qu’« aucun dispositif digne de ce nom » n’ait permis d’informer correctement les élus et les habitants. Il admet également qu’aujourd’hui encore, personne n’est capable de garantir le nombre de TGV qui desserviront demain Sète : « La libéralisation ne permet pas d’avoir aujourd’hui un engagement précis sur le nombre de TGV qui arriveront. »
Sur le dossier le plus sensible, celui d’Issanka, le président se veut catégorique : « Si un seul instant j’estimais que la ressource en eau était en danger, il n’y aurait aucune hésitation de ma part pour me lever et m’opposer. » S’appuyant sur les avis de l’ARS et des hydrogéologues, il assure qu’aucune intervention n’est prévue dans le champ captant de proximité et annonce la poursuite d’un groupe de suivi consacré à la protection de la ressource. Pour convaincre, le président insiste sur un chiffre qui aura peut-être l’effet inverse : 600 mètres. C’est, selon lui, la distance séparant les futurs travaux des « puits » d’Issanka. Une précision qui se voudrait rassurante, mais qui laisse intacte la question soulevée par les opposants : lorsqu’il s’agit de la principale ressource en eau potable du territoire, une distance, aussi précise soit-elle, suffit-elle à lever toutes les inquiétudes ?
Pour le socialiste Loïc Linarès, après la déclaration d’utilité publique de 2023, le tracé est désormais considéré comme acquis. « En étant aux affaires, nous devons gérer la réalité de l’avancée du projet », résume-t-il, estimant que le rôle des élus n’est plus d’empêcher la LNMP, mais d’en limiter les impacts et d’obtenir les meilleures contreparties possibles. Pour l’heure, le président ne se lève pas. Il reste solidement installé dans les éléments de langage d’un projet qui continue pourtant de provoquer de sérieuses interrogations sur son utilité, ses contreparties et ses conséquences pour le territoire.
Jeudi soir, les 840 420 euros ont été débloqués. Le principal levier politique utilisé jusqu’ici par Sète Agglopôle appartient désormais au passé. Les études peuvent se poursuivre. Le débat, lui, est loin d’être clos. Car entre les promesses de campagne, les garanties encore incomplètes et la protection d’Issanka, une question demeure : ce vote marque-t-il le début d’un projet mieux maîtrisé ou bien la fin du rapport de force que plusieurs élus promettaient encore il y a quelques mois ?

