Ce que le capitalisme fait à la culture et aux livres

Relay vitrine - Photo - DR Xionis
Relay vitrine - Photo - DR Xionis

Il faut qu’on parle du cataclysme qui est en train de s’abattre sur l’économie du livre en France. D’abord parce qu’on en parle peu alors que c’est (très) important, ensuite pour essayer de comprendre pourquoi on en est là, ce que ça implique sur notre économie, et ce qu’on peut y faire.

Ça ne date pas d’hier, on lit moins de livres avec le développement d’autres industries culturelles (cinéma, musique, jeux vidéo) et surtout moins de livres PAPIER avec le développement d’autres formats (audiobooks, e-books). Pourtant, cette année, les nouvelles de catastrophes s’enchaînent à un rythme jamais vu pour différents acteurs de l’édition : plusieurs grandes chaînes de librairies sont en redressement judiciaire (Gibert Joseph qui est spécialisé dans l’occasion, le groupe Furet du Nord/Decitre), de même que l’éditeur de fantasy et de romantasy De Saxus (assez critiqué, et qui se consacrait surtout à traduire des best-sellers anglophones), l’éditeur indépendant Le Héron d’Argent (plutôt apprécié) a carrément mis la clé sous la porte, le distributeur Makassar qui prenait en charge de nombreux éditeurs indépendants est en cessation de paiement et cherche un repreneur pour éviter la faillite, les librairies indépendantes enregistrent plus de fermetures que d’ouvertures, à l’exemple de l’emblématique librairie Sauramps implantée à Montpellier depuis 80 ans et à Alès, mise en redressement judiciaire.

Une chaîne d’interdépendances

Pour comprendre comment ça fonctionne, il faut d’abord se rappeler que l’économie du livre est une chaîne qui fonctionne comme ça la plupart du temps : un quidam écrit un livre, de sa propre initiative ou sur commande ; il le propose à un éditeur qui, s’il est intéressé par le livre, va faire un travail de correction et d’illustration en engageant des professionnels puis payer l’impression du livre ; ensuite, le libraire contacte un réseau de diffusion et de distribution, qui va proposer son livre aux libraires et aux grandes surfaces ; les librairies et les grandes surfaces le vendent, puis l’argent remonte la chaîne jusqu’à revenir à l’auteur (il en reste très peu à celui-ci, ce qui est normal puisque ce n’est pas lui qui a payé l’impression, le transport, le loyer de la librairie…).
Ce qui veut dire que si on a un problème à n’importe quel endroit en aval de la chaîne, ceux qui sont en amont trinquent : si la librairie fait faillite, elle ne pourra pas payer le distributeur ; si le distributeur fait faillite, il ne pourra pas payer l’éditeur ; si l’éditeur fait faillite, il ne pourra pas payer l’auteur.

Il existe des alternatives à ce circuit, bien sûr : en cas d’auto-édition, l’auteur et l’éditeur sont la même personne ; il y a la vente par internet en passant par une plate-forme (Amazon, Rakuten…), qui court-circuite le distributeur et le libraire ou la grande surface, mais aussi la vente directe sur le site de l’éditeur qui court-circuite aussi ces plates-formes (… à condition que les gens vous connaissent déjà) ; il y a les salons du livre et les festivals, où les éditeurs peuvent venir se vendre eux-mêmes. Notons aussi, bien que ça ne change pas l’ordre de la chaîne, l’arnaque qu’on appelle l’édition à compte d’auteur, dans laquelle l’auteur paie lui-même l’édition, mais ce n’est quand même pas lui qui décide de comment son livre sera édité et distribué…

La même concentration que pour les médias et dans les mêmes mains

L’autre grande caractéristique de l’économie du livre en France, c’est qu’elle est très concentrée. Comme les autres industries culturelles, c’est ce que les économistes appellent « une oligopole à franges » : la quasi-totalité de la production appartient à seulement quelques groupes, eux-mêmes propriété de quelques grands capitalistes (Vincent Bolloré, Arnaud Lagardère, Daniel Křetínský…), en marge desquels subsistent des petits acteurs indépendants d’où surgissent parfois des innovations qui rencontrent le succès.
Ça va peut-être vous étonner parce que si vous allez en librairie, vous allez voir beaucoup de noms d’éditeurs différents, mais en réalité la plupart d’entre eux appartiennent à cinq groupes : Hachette (qui possède Fayard, Larousse, Calmann-Lévy, Bragelonne…), Éditis (Robert Laffont, Pocket, Nathan, Omnibus, Presses de la Cité…), Média-Participations (eux, c’est surtout la bande dessinée avec Dargaud ou Dupuis, mais ils possèdent aussi Le Seuil, entre autres), Madrigall (Gallimard, Flammarion, Casterman, Éditions de Minuit, J’ai Lu…) et Albin Michel (assez gros en lui-même, mais qui possède aussi entre autres les mangas Akata ou l’éditeur universitaire De Boeck Supérieur). En 2024, ces cinq-là possédaient à eux seuls 75% du secteur. À côté d’eux vivent des éditeurs indépendants, parfois assez gros quand même pour se faire distribuer (en fiction, c’est le cas d’éditeurs d’imaginaire tels que Mnémos ou L’Atalante, dans une moindre mesure Argyll) et d’autres vraiment tout petits que vous ne trouverez qu’en librairies indépendantes voire nulle part ailleurs que sur leur site internet ou en salon (pour rester dans l’imaginaire, Les Trois Nornes, Les Éditions du Petit Caveau, Titanides…), tenus parfois par une seule personne qui ne gagne même pas le SMIC – la même chose peut d’ailleurs être dite des librairies indépendantes.
Parce que, faites le lien avec ce que je disais sur la chaîne du livre : vous vous rappelez, le rôle du diffuseur-distributeur pour proposer les livres de l’éditeur aux libraires et aux grandes surfaces et les leur envoyer ? Eh bien, ces réseaux de distribution appartiennent eux aussi pour l’essentiel aux cinq groupes que je viens de mentionner. Ce qui veut dire que ces groupes ont les moyens de pratiquement empêcher leurs concurrents d’accéder aux librairies. Plus la concentration augmente, plus les petits éditeurs étouffent. La libre concurrence est un mythe total.

D’où la réaction en chaîne qui est en train de s’opérer : le groupe Furet du Nord/Decitre est en train de se casser la gueule faute de vendre assez pour couvrir ses coûts, résultat il ne peut plus payer le distributeur Makassar ; problème, Makassar est aussi le distributeur de nombreux éditeurs indépendants auxquels il doit plusieurs mois de ventes de livres, ce qui veut dire que s’il fait faillite, il ne pourra pas leur payer le résultat des ventes opérées ; ce qui veut dire que ces éditeurs risquent à leur tour de ne pas pouvoir payer leurs factures, outre qu’ils ne savent pas comment ils auront accès aux librairies à l’avenir, et que bien sûr les auteurs au bout de la chaîne pourraient ne pas percevoir leur argent non plus… D’où les appels à l’aide de petits éditeurs qui circulent actuellement sur les réseaux sociaux.

C’est grave. On a besoin de livres, c’est un format avec lequel on peut faire des choses qu’on ne peut pas faire dans une vidéo, par exemple, fut-elle longue et bien expliquée. Et on a besoin qu’ils soient diversifiés, que la culture vive et permette de réfléchir à des options contradictoires. Marx et Engels écrivaient dès « L’idéologie allemande », dans la partie consacrée à Feuerbach, que « La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose, du même coup, des moyens de la production intellectuelle, si bien que, l’un dans l’autre, les pensées de ceux à qui sont refusés les moyens de la production intellectuelle sont soumises du même coup à cette classe dominante. ». Vous voyez ce que ça implique politiquement, que la production et la diffusion de livres se retrouvent presque entièrement sous la coupe de quelques grands capitalistes ?

Situation de surproduction

La question qu’on peut ensuite se poser, c’est : d’accord, la réaction en chaîne ; mais pourquoi est-ce que Decitre et Furet du Nord se sont effondrés, à l’origine ? Ce n’est pas seulement une question d’érosion progressive du livre. La réalité, c’est que depuis de nombreuses années, l’industrie du livre est dans une situation de surproduction ubuesque : les éditeurs publient beaucoup, beaucoup plus de livres différents qu’il y a vingt ans alors qu’on lit moins de livres et moins de livres papier. Dit comme ça, ça a l’air cool : ça peut donner l’impression qu’on a plus de diversité culturelle, on se désole que ce ne soit pas rentable économiquement.

Sauf qu’en fait, non, pas du tout. Les capitalistes qui tiennent les grands groupes de l’édition ne sont pas des artistes ni de grands amateurs de littérature, ils ont avant tout besoin d’un retour sur investissement pour rentabiliser les moyens de production qu’ils ont investis, comme dans tous les autres secteurs de l’économie : pour cela, les éditeurs sous leur coupe privilégient des produits qui leur paraissent correspondre le mieux aux tendances du marché, pour ne pas prendre de risque. Ce qui veut dire que loin du mythe d’une concurrence qui pousserait les entreprises à innover pour se démarquer les unes des autres (de toute façon, on l’a vu, la concurrence dans ce secteur est pour l’essentiel une farce), les éditeurs passent leur temps à se répéter et à se copier les uns les autres ; il peut leur arriver de prendre des risques, mais c’est très rare, ce sont plutôt les indépendants qui prennent des risques et si ça marche, les gros s’engouffrent à la suite.

Une fausse diversité

D’où cette situation paradoxale où les grands éditeurs publient de nombreux livres différents, mais qui en réalité se ressemblent presque tous : les gens adorent les thrillers de Freida McFadden ? Très bien, on va en publier plein dans le même style ! Un nouveau lectorat féminin manifeste son envie de romances plus explicites après « Cinquante nuances de Grey » ? Parfait, on va publier une armée de livres sur des formules que les lectrices connaissent déjà – « Je me ferais bien un petit Ennemies to Lovers, tiens ». Et tant qu’à faire, on va les vendre pareil, avec le même type de couvertures et de graphies, parce qu’on sait que ça plaît. Les modes dans l’édition ne datent évidemment pas d’hier : dans le monde anglo-saxon, l’éditeur Del Rey avait lancé en son temps une armada de livres high fantasy reprenant la formule du « Seigneur des Anneaux » à destination du public masculin qu’on n’appelait pas encore « geek ». Sauf que ça produit des effets différents quand on atteint un niveau de concentration pareil et surtout quand la lecture de livres est en train de s’effondrer dans le même temps…

Pourquoi ne pas réduire la voilure ? Sans doute parce que ces éditeurs se disent qu’on ne sait jamais, l’un de ces livres sera peut-être la nouvelle sensation, mais qu’ils ne peuvent pas savoir lequel, et qu’ils comptent sur leurs concurrents pour freiner la production avant eux. Résultat, les libraires n’ont même plus le temps d’essayer de promouvoir correctement leurs livres, à supposer qu’ils en aient encore envie. Et en revanche, ils continuent à imprimer plus d’exemplaires qu’ils n’en vendront probablement, parce que ça permet de minimiser les coûts fixes de l’impression ; écologiquement, c’est débile. Le phénomène est encore accru du fait que si on lit beaucoup moins de livres qu’avant, on aime en revanche toujours autant en écrire !

Surproduction, donc, et surproduction formatée : ça veut dire qu’il y a un public qui ne trouvera plus grand-chose pour lui plaire dans cette production éditoriale effrénée ; par exemple, le lectorat de la fantasy et de la SF (traditionnellement plutôt masculin) se voit progressivement chasser des rayons imaginaires des grandes librairies à mesure que la romantasy y prend la place de la fantasy (parce que oui, les libraires ne font pas toujours la différence).
Dans cette situation, qu’une chaîne de librairies comme Decitre / Furet du Nord soit le premier grand maillon de la chaîne à casser n’est pas une grande surprise : on n’y vient pas pour y trouver des conseils ou pour y trouver des livres de petits éditeurs, contrairement aux librairies indépendantes ; et en même temps, si on sait déjà ce qu’on cherche, pourquoi ne pas tout simplement commander sur internet, éventuellement en audiobook ou en ebook ce qui permet d’économiser de la place dans un contexte de crise du logement ? Ce ne serait pas si grave si les grands n’entraînaient pas dans leur chute les petits.

Que peut-on y faire ?

Bon, politiquement, vous savez que je suis socialiste. Pour moi, on doit arracher la propriété et le contrôle de l’édition, de la distribution et de la vente de livres aux capitalistes pour le remettre aux travailleuses et aux travailleurs, et si je pense que la culture en général est un secteur économique où il est important de conserver un marché et une concurrence, celle-ci doit être réglementée et les petits acteurs du secteur doivent bénéficier de soutien public lorsque c’est nécessaire pour conserver la diversité culturelle. On a un précédent important avec la loi sur le prix unique du livre sous Mitterrand qui a sauvé les librairies indépendantes : si elle n’avait pas été mise en place, les grands groupes comme la Fnac auraient pu utiliser leurs économies d’échelle pour baisser le prix jusqu’à étouffer leurs petits concurrents, puis le fixer à peu près à leur guise une fois débarrassés de ceux-ci, une vague entente implicite sur les prix entre quelques grands groupes suffisant à maintenir des taux de profit élevés ; c’est ce qui est arrivé dans d’autres pays comme le Royaume-Uni.

Mais à part ça ? Suite à la chute de Makassar, les petits éditeurs qui étaient distribués par lui ont publié une tribune sur Mediapart où ils invitent à leur acheter directement leurs bouquins plutôt que de passer par les librairies, ça se comprend, mais le problème, c’est qu’à vouloir se sauver eux-mêmes, ils risquent d’accélérer le déclin des librairies indépendantes, alors qu’on en a besoin aussi – on achète directement à un éditeur si on le connaît déjà, or les libraires sont un moyen de découverte.

Maximiser les canaux alternatifs

On a surtout besoin de maximiser les canaux alternatifs en général. Il existe des sites internet et des applications pour savoir dans quelle librairie trouver tel ouvrage : en Rhône-Alpes, on a Chez Mon Libraire, à l’échelle de la France il y a Place Des Libraires ; ça évite à la fois de s’y rendre pour rien et de l’acheter à Amazon ou à la Fnac.

Vous pouvez vous rendre aux salons s’il y en a près de chez vous, d’autant plus que c’est aussi l’occasion de pouvoir parler aux auteurs et aux éditeurs. Pour trouver quelque chose qui vous plaise au-delà des publicités (c’est pas super bon signe quand un livre fait l’objet d’un affichage publicitaire) et des bandeaux « Le phénomène de la rentrée », « Le livre qui a inspiré la série Netflix ! » et j’en passe des vertes et des pas mûres, mis à part demander l’avis d’un libraire si vous en avez un à côté de chez vous, sachez qu’il existe une armée de youtubeurs spécialisés ; si vous en trouvez un qui a l’air d’avoir les mêmes goûts que vous et qui argumente honnêtement pour dire pourquoi il a aimé ou pas aimé un ouvrage, vous aurez vite des idées (voire trop).

Et puis tout simplement, il y a des éditeurs qui ouvrent des campagnes de dons pour financer leurs ouvrages : si vous avez ne serait-ce qu’un peu d’argent à y mettre, que le livre peut vous plaire et que l’éditeur vous semble avoir de bons principes, c’est sans doute le meilleur geste de soutien possible – c’est le cas des Trois Nornes, l’éditrice a ouvert une campagne Ulule pour publier le roman « La Dame des eaux sombres » avec une fabrication entièrement française, n’hésitez pas à vous renseigner si ça vous intéresse.
Ne vous bilez pas trop pour les ebooks et les audiobooks. Au contraire, comme leur coût de fabrication est faible, les petits éditeurs peuvent en tirer un bon taux de marge ; ça supprime de l’équation les libraires et le distributeur, certes, mais si vous manquez de place ou d’argent c’est une solution aussi.

C’est plus simple en musique : dans ce domaine, ça fait longtemps qu’on a Bandcamp où les labels indépendants et les artistes autoproduits peuvent proposer leur musique, la vendre et vendre des vêtements et des accessoires pour les soutenir, c’est comme ça que je peux me les procurer sans passer ni par Amazon ni par les grandes chaînes la plupart du temps. On n’en a malheureusement pas d’équivalent pour les livres.

Tout ce que je viens de dire ne remplace pas les solutions politiques, bien sûr. Mais voilà ce que le capitalisme fait à la culture quand les barrières qui le retenaient encore sautent.

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