Capitalisme : la grande mutation
La recomposition politique française constitue sans doute l’un des enjeux politiques très impactants pour notre époque.
Elle oblige à dépasser une lecture strictement électorale de la situation française pour comprendre que le déplacement décisif s’opère d’abord dans les catégories intellectuelles à travers lesquelles une société pense le réel.
Repenser le combat politique
La bataille culturelle traverse l’ensemble de la société, y compris les organisations qui entendent lui résister. Aucun parti politique, aucune organisation syndicale, aucun mouvement social n’échappe totalement au contexte idéologique dans lequel il évolue. C’est sans doute l’une des difficultés majeures de la période. Lorsqu’un cadre d’analyse s’impose durablement dans le débat public, il finit par pénétrer jusque dans les organisations qui contestent l’ordre établi. Le glissement ne s’opère pas nécessairement par adhésion. Il procède souvent par imprégnation progressive.
Les catégories intellectuelles produites par les forces dominantes deviennent peu à peu les catégories ordinaires à travers lesquelles les problèmes sont formulés, y compris par celles et ceux qui prétendent les combattre.
Les conséquences sont profondes. Les débats portent de plus en plus sur les réponses à apporter, alors que les questions elles-mêmes sont déjà définies par le cadre idéologique dominant. Les organisations progressistes se trouvent ainsi conduites à débattre de sujets, de concepts et de priorités qui ne sont plus les leurs, mais ceux que leurs adversaires ont réussi à imposer au débat public.
La difficulté rencontrée aujourd’hui par la gauche ne réside donc pas seulement dans ses divisions, ses désaccords stratégiques ou ses difficultés à construire des majorités. Elle réside aussi dans sa capacité à produire une lecture autonome de la période historique que nous traversons. Car une stratégie politique ne peut être pertinente que si le diagnostic sur lequel elle repose est lui-même juste.
C’est pourquoi l’enjeu dépasse largement les échéances électorales. Il ne s’agit pas seulement de reconstruire une alternative gouvernementale. Il s’agit de reconstruire une capacité collective à penser le réel avec ses propres catégories d’analyse, à remettre au cœur du débat les rapports de domination, les mécanismes d’exploitation et les logiques d’accumulation du capital, afin de redonner à l’émancipation humaine sa place comme horizon politique.
C’est à cette condition qu’il deviendra possible de reconstruire un rapport de force à la hauteur de la période historique que nous traversons. Un rapport de force qui ne soit pas seulement politique, mais également social, syndical, intellectuel, culturel, scientifique, associatif et citoyen.
Les deux temporalités du combat
Si la bataille culturelle traverse l’ensemble de la société, alors la réponse ne peut, elle aussi, être pensée qu’à l’échelle de l’ensemble de la société. Aucun parti politique, aucune organisation syndicale, aucune association, aucun collectif, aucun intellectuel ne peut, à lui seul, inverser un rapport de force qui se construit simultanément dans les médias, les plateformes numériques, le monde du travail, les institutions, la culture, l’université, la recherche ou les réseaux sociaux.
C’est précisément parce que l’offensive est globale que la réponse doit l’être également. Cette réalité conduit à dépasser une lecture strictement électorale de la situation française. Les élections demeurent naturellement un moment essentiel de la vie démocratique. Mais elles ne constituent plus, à elles seules, le cœur du combat politique. Celui-ci se joue désormais dans tous les espaces où se fabriquent les représentations du monde, où se transmettent les savoirs, où se construisent les solidarités et où s’organisent les résistances.
C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre le rôle des collectifs de lutte contre l’extrême droite et le fascisme qui se développent aujourd’hui sur l’ensemble du territoire. Ils ne constituent pas des initiatives périphériques ou complémentaires à l’action politique. Ils répondent à une nécessité historique : reconstruire, dans la société elle-même, les capacités de mobilisation, de solidarité, de vigilance démocratique et d’éducation populaire que la bataille culturelle engagée par les forces dominantes cherche précisément à affaiblir.
Cette année marque le quatre-vingt-dixième anniversaire du Front populaire. On oublie souvent que celui-ci ne naît pas d’abord d’un accord entre partis politiques. Il trouve son origine dans la mobilisation antifasciste du 12 février 1934, qui fait descendre dans la rue des centaines de milliers de personnes et ouvre la voie à un rassemblement politique inédit. Ce n’est qu’ensuite que cette dynamique se traduit par une victoire électorale et permet les grandes conquêtes sociales de 1936. L’histoire rappelle ainsi qu’un rapport de force se construit d’abord dans la société avant de produire ses effets dans les institutions.
Il en va de même du mouvement syndical, du monde associatif, de la recherche, de l’université, de la création artistique et de toutes les formes d’engagement citoyen. Chacun de ces espaces constitue désormais un terrain de confrontation politique à part entière. Les considérer comme de simples relais de l’action partisane reviendrait à méconnaître la nature même de la période que nous traversons.
Cette situation nous place devant une double exigence qu’il serait vain d’opposer. Face à une extrême droite qui n’a jamais été aussi proche d’accéder au pouvoir, le réflexe est naturellement de rechercher la réponse la plus immédiate, la plus efficace et la plus pragmatique. Cette urgence est réelle. Elle impose de construire les rassemblements les plus larges possibles pour empêcher son accession au pouvoir.
Mais cette temporalité de la résistance ne peut suffire. Car les mécanismes qui rendent aujourd’hui cette accession possible continueront de produire leurs effets tant qu’ils ne seront pas combattus à leur racine. La reconstruction d’un rapport de force politique, social, syndical, intellectuel, culturel, scientifique, associatif et citoyen relève, elle, d’un temps plus long.
Nous sommes ainsi confrontés à deux temporalités qui ne s’opposent pas, mais se complètent. L’une relève de l’urgence démocratique ; l’autre de la transformation historique. L’une consiste à empêcher l’extrême droite d’accéder au pouvoir ; l’autre à faire disparaître les conditions qui rendent aujourd’hui cette accession possible. Renoncer à l’une au profit de l’autre serait une impasse. Notre responsabilité est d’assumer simultanément ces deux exigences.
À la hauteur de la période
La mutation du capitalisme oblige également les forces progressistes à interroger leurs propres modes d’action. Cette idée peut sembler paradoxale. Comment affirmer, d’un côté, qu’il faut refuser les catégories d’analyse imposées par les forces dominantes et, de l’autre, reconnaître la nécessité de se transformer ?
Ce paradoxe n’est qu’apparent. Ce qui doit demeurer inchangé, ce sont les principes qui fondent historiquement le mouvement progressiste : l’émancipation humaine, la justice sociale, la démocratie, l’égalité, la solidarité et la défense de l’intérêt général. En revanche, les formes d’organisation, les stratégies, les espaces d’intervention et les modes de construction du rapport de force ne peuvent rester ceux d’une période désormais révolue.
La véritable erreur consisterait précisément à confondre fidélité aux principes et conservatisme stratégique. Préserver un projet d’émancipation ne signifie pas reproduire indéfiniment les formes d’action qui furent efficaces dans un autre contexte historique. Si le capitalisme a profondément transformé les lieux où s’exercent désormais les rapports de domination, alors les forces progressistes doivent, elles aussi, repenser les lieux où se construit leur capacité d’action. Non pour s’adapter à l’ordre établi, mais pour retrouver les moyens de le transformer.
L’enjeu n’est donc pas de moderniser le projet de transformation sociale. Il est de moderniser les conditions de sa mise en œuvre. C’est une différence fondamentale. Les finalités demeurent ; ce sont les chemins pour y parvenir qui doivent être repensés.
Cette exigence s’adresse en premier lieu aux partis de gauche. Leur responsabilité reste irremplaçable. Ils demeurent les principaux lieux d’élaboration stratégique, de confrontation démocratique et de traduction politique des aspirations populaires. Mais ils ne peuvent plus prétendre porter, à eux seuls, l’ensemble du combat politique. Celui-ci se déploie désormais dans une multiplicité d’espaces qu’ils doivent apprendre à reconnaître, à investir et à articuler, non dans une logique de direction ou de subordination, mais de coopération et de co-construction.
C’est sans doute le défi majeur des années à venir. Comprendre que la mutation du capitalisme n’appelle pas une conversion idéologique des forces progressistes, mais une transformation profonde de leur stratégie. Faute de quoi, elles continueront à défendre des objectifs justes avec des instruments devenus insuffisants face à un adversaire qui, lui a déjà profondément renouvelé les siens.
