Capitalisme : la grande mutation #2

2 Fabien Boissonade : Capitalisme, la grande mutation
2 Fabien Boissonade : Capitalisme, la grande mutation
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Capitalisme : la grande mutation

1 Fabien Boissonade Capitalisme, la grande mutation

Capitalisme : la grande mutation #1

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Capitalisme : la grande mutation #2

Avant de conquérir le pouvoir, une idéologie conquiert les esprits. Elle transforme les représentations, redéfinit les normes et déplace les limites de ce qu’une société est prête à accepter.

C’est sur ce terrain culturel que se joue désormais une part décisive du rapport de force politique.

La bataille culturelle des ultra-riches

Le déplacement des frontières du pensable ne résulte pas d’une évolution spontanée des sociétés. Il répond à une stratégie. Car le pouvoir économique ne cherche plus seulement à gouverner les marchés ; il entend désormais façonner les imaginaires dans lesquels les sociétés pensent le monde.

Pendant longtemps, les élites économiques ont principalement cherché à influencer les décisions publiques. Une partie d’entre elles poursuit aujourd’hui une ambition d’une autre nature : produire les récits, les valeurs et les représentations qui rendent leur domination non seulement acceptable, mais désirable.
Le contrôle des grandes plateformes numériques, des réseaux sociaux, de l’intelligence artificielle, des infrastructures de communication ou encore de puissants groupes médiatiques confère à quelques acteurs privés une capacité d’influence sans précédent. Pour la première fois dans l’histoire du capitalisme, un nombre extrêmement limité d’individus concentre simultanément des richesses colossales, des moyens de communication mondiaux et une capacité directe d’intervention politique.

Cette concentration du pouvoir s’accompagne d’une radicalisation idéologique. Une partie des ultra-riches ne se contente plus de réclamer moins d’impôts ou moins de régulations. Elle remet en cause les principes mêmes qui fondent les démocraties contemporaines : le rôle de l’État, les mécanismes de solidarité, les normes environnementales, le droit international et, plus largement, toute forme de contrôle collectif susceptible de limiter l’accumulation du capital.
Cette évolution ne relève pas d’une succession de prises de position individuelles. Elle traduit une rupture. Une fraction du capitalisme mondialisé ne se contente plus d’influencer les gouvernements. Elle aspire désormais à exercer elle-même le pouvoir, en contestant la légitimité des États chaque fois que ceux-ci entravent l’accumulation du capital.

Cette stratégie ne consiste pas seulement à conquérir des positions économiques. Elle vise à construire une nouvelle hégémonie culturelle. Faire du marché l’horizon indépassable des sociétés, réduire l’intérêt général à la somme des intérêts privés, présenter toute régulation comme une entrave à la liberté : ces idées ne relèvent pas du débat intellectuel. Elles participent d’une entreprise de légitimation d’un nouvel ordre politique.

C’est dans cette perspective que les travaux de Johann Chapoutot prennent tout leur sens. Dans La Révolution culturelle nazie (Gallimard, 2017), il montre que les grandes ruptures politiques sont précédées d’une transformation des représentations collectives. Avant que les institutions ne basculent, les catégories intellectuelles et morales qui permettent de penser le monde sont déjà profondément modifiées.

Il ne s’agit évidemment pas d’établir une analogie entre les années 1930 et notre époque. Les contextes historiques sont profondément différents. En revanche, le mécanisme mérite d’être interrogé. Aucune domination durable ne repose uniquement sur la contrainte. Elle suppose toujours une conquête des imaginaires.
Cette bataille culturelle vise d’abord à produire le consentement. Elle façonne les représentations, les peurs, les aspirations et les cadres d’analyse à travers lesquels une société comprend le monde.

Mais le consentement n’est pas une fin en soi. Lorsqu’il ne suffit plus à préserver les intérêts du capital, la logique devient plus radicale : contourner les contre-pouvoirs, affaiblir les institutions démocratiques ou les vider progressivement de leur substance. L’autoritarisme n’apparaît alors plus comme une dérive ; il devient l’une des modalités possibles de l’exercice du pouvoir.

C’est pourquoi la bataille décisive ne se joue pas seulement dans les institutions. Elle se joue dans les médias, les plateformes numériques, les productions culturelles, les espaces de savoir et, plus largement, partout où se construit la manière dont une société comprend le réel. Celui qui impose les représentations du monde prépare toujours les rapports de force de demain.

De la sidération à la sécession

Les crises ne produisent pas seulement des destructions. Elles produisent également des marchés.

Le dérèglement climatique crée de nouveaux besoins d’assurance, de reconstruction et d’adaptation. Les tensions géopolitiques et la multiplication des conflits armés alimentent les industries de la défense, de la sécurité et du renseignement. Les crises sanitaires ouvrent de nouveaux espaces de rentabilité. Les fractures sociales favorisent le développement des technologies de surveillance et de contrôle.

Cette capacité du capitalisme à transformer les déséquilibres qu’il produit en nouveaux cycles d’accumulation s’est progressivement affirmée au cours de la mondialisation néolibérale. La période actuelle marque toutefois une rupture. Le dérèglement climatique, les pandémies, les fractures sociales ou le retour de la guerre ne constituent plus seulement des limites à son développement. Ils participent désormais de sa recomposition économique et politique.
Cette permanence des crises produit un autre effet, plus discret, mais tout aussi décisif. Elle enferme progressivement les sociétés dans un présent permanent. Chaque urgence chasse la précédente avant même qu’elle ait pu être comprise. Le temps de l’analyse cède la place à celui de la réaction. La capacité à inscrire les événements dans une lecture d’ensemble s’affaiblit progressivement.

La sidération naît de cette succession ininterrompue de crises. Elle ne résulte pas d’une incapacité à voir le réel, mais de la difficulté croissante à lui donner un sens. Lorsque tout devient urgence, il devient de plus en plus difficile de distinguer ce qui relève de l’événement de ce qui relève d’une transformation historique.
Pour continuer à fonctionner dans cet état de tension permanent, une forme de dissociation s’installe. Les faits demeurent visibles, mais ils perdent progressivement leur capacité à susciter une réponse collective. C’est cette dissociation qui rend possible la « fabrique de l’habitude » décrite précédemment.
La sécession apparaît alors comme l’ultime étape de ce processus.

Dans une partie de la société, la sécession prend la forme d’un retrait progressif de la vie démocratique. Lorsque la sidération s’installe, puis que la dissociation affaiblit la capacité à penser et à agir collectivement, l’engagement cède peu à peu la place au renoncement. L’abstention, le désengagement militant ou le repli sur la sphère privée ne relèvent plus seulement de choix individuels. Ils deviennent les manifestations d’un affaiblissement du lien démocratique.

La sécession des ultra-riches procède d’une tout autre logique. Elle n’est ni le produit de la sidération ni celui d’un désenchantement politique. Elle relève d’un projet. Comme le montrent Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet dans Apocalypse Nerds (Divergences, 2025), leur horizon n’est plus seulement d’influencer les gouvernements, mais de s’affranchir des États eux-mêmes. Les projets de « network states » — des États-réseaux organisés comme des communautés privées —, de villes privées, d’enclaves libertariennes ou de territoires administrés comme des entreprises poursuivent une même ambition : substituer à la souveraineté populaire des formes de gouvernance contractuelles, organisées autour de leurs propres règles, de leurs propres infrastructures et de leurs propres monnaies, qu’il s’agisse des cryptomonnaies déjà existantes ou d’autres instruments monétaires privés. Il ne s’agit plus seulement d’influencer les institutions démocratiques, mais de construire des structures capables de s’y substituer.

Ces deux formes de sécession n’ont ni la même origine ni la même finalité. L’une procède d’un affaiblissement progressif du lien démocratique ; l’autre d’un projet politique assumé. Mais elles se renforcent mutuellement. Plus la sidération nourrit le retrait d’une partie de la société, moins la sécession des ultra-riches rencontre de résistance collective. Ce qui relève d’abord de deux dynamiques distinctes finit ainsi par produire un même effet : l’affaiblissement des capacités démocratiques à contenir la concentration du pouvoir économique.
La mutation du capitalisme ne transforme pas seulement l’économie. Elle recompose en profondeur le système politique français.

La recomposition politique française

Pendant longtemps, la vie politique s’est organisée autour d’un affrontement entre des projets de société clairement identifiables. Les alternances permettaient des inflexions réelles dans les politiques publiques, tandis que les conquêtes sociales demeuraient possibles sous l’effet des mobilisations populaires et syndicales.

Cette séquence semble aujourd’hui s’achever. Non parce que les différences entre les forces politiques auraient disparu, mais parce que les marges d’action laissées aux gouvernements se réduisent à mesure que les choix économiques sont présentés comme des nécessités auxquelles il serait impossible d’échapper. La politique ne consiste plus à discuter de fins collectives ; elle est de plus en plus sommée d’administrer des contraintes.

La véritable rupture est peut-être ailleurs. La victoire la plus importante de la droite et de l’extrême droite n’est pas seulement électorale. Elle réside dans leur capacité à imposer les termes mêmes du débat politique. Les questions identitaires occupent désormais une place centrale, tandis que les rapports de domination, les logiques d’exploitation, la répartition des richesses ou les mécanismes d’accumulation du capital s’effacent progressivement du débat public.
Le danger est alors moins de voir leurs réponses s’imposer que de voir leurs questions structurer l’ensemble du débat politique. À force d’y répondre, le cadre intellectuel dans lequel elles sont formulées finit par s’imposer comme une évidence. Les réponses sont discutées, mais les questions elles-mêmes cessent d’être interrogées.

Or aucune pensée politique ne peut durablement transformer le réel si elle accepte de l’analyser à travers les catégories produites par ses adversaires. Renoncer à produire sa propre grille de lecture revient à renoncer à définir les priorités du débat public. Celui qui impose les questions oriente déjà, pour une large part, les réponses.

Capitalisme : la grande mutation

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