« On ne va pas continuer à se faire enfumer » : à Montpellier, la fronde anti-CSR passe à l’offensive

Michel Level, Claude Corbier et Alain Heyraud au club de la presse septembre 2026 - Photo - JPV / PLURIELLE INFO
Michel Level, Claude Corbier et Alain Heyraud au club de la presse septembre 2026 - Photo - JPV / PLURIELLE INFO

« Après 60 ans d’erreurs, nous allons droit dans le mur. » Alain Heyraud n’avait pas convié la presse ce mardi 15 septembre pour discuter aimablement de la valorisation énergétique des déchets. Autour du président d’Urbanisme & Citoyens, Claude Corbier et Michel Level ont livré près de deux heures de réquisitoire contre la future chaufferie CSR d’Amétyst, avec un « livre noir » sous le bras pour faire monter une mobilisation citoyenne avant l’enquête publique.

Après son livre blanc consacré à cinquante ans d’urbanisation montpelliéraine, Urbanisme & Citoyens change de couleur mais conserve sa cible : la manière dont les décisions sont prises. « On avait l’impression que la Métropole était livrée aux promoteurs. Aujourd’hui, elle est livrée aux industriels », attaque Alain Heyraud, qui dénonce « une fuite en avant » et la « méthode du rouleau compresseur ».

L’urgence et l’alerte : la transformation d’Amétyst et sa future unité destinée à brûler du combustible solide de récupération, ou CSR. La délégation de service public confiée à Urbaser court sur quinze ans et représente 402 millions d’euros HT, dont 109 millions d’investissements.

« Une escroquerie »

Il y a un mot que les opposants à la décision du président de la métropole Michaël Delafosse ne veulent surtout pas entendre, c’est  : chaufferie. Pour eux, le CSR est brûlé, donc il s’agit d’incinération. Michel Level, docteur en biologie et chimie organique, en fait même une bataille sémantique : « Pourquoi c’est une escroquerie de l’appeler chaufferie ? Parce que vous ne pouvez avoir une chaudière que si vous avez un combustible. Et le combustible ne peut fournir de la vapeur que si vous le mettez à incinérer, c’est-à-dire en combustion. »

Alain Heyraud réserve le même qualificatif au vocabulaire administratif. L’association avait écrit le 25 juin à la préfète de l’Hérault pour réclamer un débat public. La réponse, reçue près de trois mois plus tard selon lui, ne satisfait pas le collectif. Lorsque la préfecture parle de « valorisation énergétique » et de « croissance verte », Alain Heyraud ironise : ses partenaires ont « failli s’évanouir » et il aurait presque fallu « les réanimer ». Puis il lâche : « C’est une escroquerie, cette affaire-là. » « Les vacances sont terminées, les masques tombent », prévient-il.

Le paradoxe du zéro déchet

Claude Corbier, qui a coordonné le livre noir, choisit un autre angle : l’Histoire. Le Thôt, Castries, Amétyst… Il déroule 60 ans de solutions successivement présentées comme des réponses au problème des déchets. Amétyst, dit-il, devait être « la solution fantastique ». Il la qualifie aujourd’hui de « flop magistral » et de « crash extraordinaire ».

Mais sa critique la plus cinglante note l’errance de la politique de Michaël Delfosse. En 2022, la Métropole a adopté à l’unanimité une stratégie zéro déchet. Or, affirme Claude Corbier, elle a depuis « tourné casaque pour partir sur l’incinérateur, qui est exactement l’inverse ». Pourquoi ? « L’incinérateur, pour qu’il fonctionne, il lui faut du carburant. Donc il lui faut des ordures ménagères. »

La Métropole soutient au contraire que le CSR permettra de valoriser la fraction non recyclable des déchets et d’éviter une partie des transports vers les centres extérieurs.

« Moi, si j’habitais à Lattes… »

Le livre noir ne s’arrête pas à Amétyst. Il rapproche le Thôt, l’extension de la station d’épuration Maera et le traitement thermique de ses boues, dans un même secteur au sud de Montpellier. Et Claude Corbier devient alors plus radical et peut-être hélas réaliste : « Moi, si j’habitais à Lattes, je partirais au plus vite. »

Il décrit le Thôt, ancienne décharge de Lattes de 30 mètres de hauteur sur 56 hectares en zone marécageuse, comme une future « falaise d’ordures » menacée à terme par la montée des eaux et s’interroge sur les autorisations successives accordées à Maera : « Expliquez-moi comment ça se fait que des préfets signent l’autorisation d’extension d’une station d’épuration sur des terrains inondables. »

Ce qui sort de la cheminée : un sérieux angle mort

C’est Michel Level qui prend ensuite le relais scientifique. Pendant une longue démonstration sur la fabrication du CSR, sa combustion et le traitement des fumées, il s’arrête sur une expression utilisée par Urbaser : les « meilleures techniques disponibles ». Le docteur en biologie ne prétend pas que les filtres ne servent à rien. Il conteste l’idée qu’ils permettent d’assimiler filtration et disparition des rejets. Poussières, métaux, dioxines, oxydes d’azote et désormais PFAS font partie des substances recherchées selon des modalités de contrôle très différentes.

Côté réglementation : l’arrêté du 20 septembre 2002 impose notamment la mesure en continu des poussières, du COT (carbone organique total), du HCl (chlorure d’hydrogène), du HF (fluorure d’hydrogène), du SO₂ (dioxyde de soufre) et des NOx (oxydes d’azote), ainsi que du CO (monoxyde de carbone), de l’oxygène et de la vapeur d’eau. En revanche, les métaux lourds, dioxines et furannes font l’objet de contrôles périodiques : au moins deux fois par an pour une installation d’incinération et quatre fois par an pour une installation de co-incinération. ( Co-incinération, comprendre : brûler des déchets dans une installation dont la fonction principale est de produire de l’énergie ou un produit industriel plutôt que de traiter des déchets.)

Sur les PFAS, la surveillance réglementaire se renforce. Mais elle est encore loin d’être continue. Depuis l’arrêté du 31 octobre 2024, leur présence doit être recherchée dans les fumées des installations concernées. Or la méthode disponible ne permet aujourd’hui que des mesures ponctuelles : il n’existe toujours pas de méthode éprouvée pour surveiller en continu les PFAS. Pire, le texte ne prévoit ensuite aucune périodicité : ni contrôle annuel, ni semestriel, ni même l’obligation explicite de recommencer la campagne de surveillance.

Et Michel Level redoute particulièrement les PFAS parce que le CSR est fabriqué à partir d’un mélange très hétérogène de déchets, avec une forte proportion de plastiques et de textiles synthétiques.

Voilà un sujet sur lequel le président ou la présidente de la commission d’enquête sera particulièrement attendue. Puisque la réglementation nationale n’impose aujourd’hui qu’une campagne de recherche des PFAS sans fixer sa répétition, ira-t-elle plus loin que ce minimum réglementaire ? Demandera-t-elle à Urbaser et à la Métropole de s’engager sur une surveillance régulière pendant toute la durée d’exploitation, avec des prélèvements suffisamment fréquents et la publication intégrale des résultats ? Car entre respecter la réglementation et savoir réellement, année après année, ce qui sort de la cheminée, il reste un sérieux angle mort.

Un mouvement « interassociatif, interdisciplinaire et transpartisan »

L’association a clairement changé de dimension. Elle ne demande plus seulement des explications sur le projet CSR : elle veut désormais l’empêcher. Interrogés sur le caractère désormais politique de leur mobilisation, les intervenants ne reculent guère. Alain Heyraud annonce 10 000 tracts, des distributions sur les marchés et devant les écoles, une participation à la marche pour le climat du 26 septembre et des ateliers pour aider les habitant·es à participer à l’enquête publique. Il revendique un mouvement « interassociatif, interdisciplinaire et transpartisan » et réclame un débat « honnête, serein, transparent, nourri d’avis scientifiques ». Michel Level, lui, est direct : « tous les feux sont au rouge aujourd’hui… On ne va pas continuer à se faire enfumer »

L’enquête publique

Voilà le dossier qui arrivera sur la table de la commission d’enquête : particules fines, métaux lourds, dioxines et furanes, oxydes d’azote, composés organiques volatils, hydrocarbures aromatiques polycycliques, PFAS, mâchefers, cendres volantes et interrogation sur l’« effet cocktail ». Il lui faudra notamment déterminer ce qui sera réellement mesuré à la cheminée d’Amétyst, à quelle fréquence, par qui, selon quels protocoles et avec quelle publicité des résultats ?

Mais la commission devra aussi examiner une contradiction plus politique. La Métropole affirme maintenir sa stratégie « Zéro Déchet » tout en voulant mettre en service une installation qui aura besoin de CSR pour produire de la chaleur. Que se passera-t-il si la prévention, le tri et le recyclage réduisent réellement les volumes disponibles ? La réussite du zéro déchet peut-elle devenir une difficulté pour l’approvisionnement de l’installation ? Car une fois le monstre construit, il faudra bien le nourrir.

Quid de la méthode pour mesurer en continu les PFAS dans les rejets d’installations industrielles ?

L’administration française écrit sans ambiguïté : « à ce jour, il n’existe pas de méthode éprouvée pour mesurer en continu les PFAS dans les rejets d’installations industrielles. » La méthode actuellement utilisée consiste à prélever physiquement les fumées, à piéger les PFAS présents sous différentes formes sur des filtres, résines et solutions, puis à envoyer ces échantillons en laboratoire. L’arrêté français impose ainsi un prélèvement d’au moins 4 heures et 3 Nm³ de gaz secs, suivi d’une analyse par laboratoire accrédité.

Ce n’est donc pas comparable à un capteur de NOx ou de CO installé sur une cheminée qui fournit une valeur en permanence. Les PFAS constituent en plus une famille de milliers de molécules, susceptibles d’être présentes dans les fumées sous forme gazeuse, particulaire ou dans des gouttelettes, ce qui complique énormément leur mesure.

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