Face à la concentration des médias entre les mains de quelques grands groupes, une autre presse tente de trouver sa place. Plus locale, plus légère, souvent née sur le web, elle cherche aussi un modèle économique capable de garantir son indépendance. Aux Amfis 2026, ce jeudi, trois acteurs de cet écosystème ont partagé leur expérience lors d’un atelier consacré à une question en apparence toute simple : « Comment créer son média ? »
Autour de la table, trois parcours différents. Hedi, rédacteur en chef de Sans Transition, apporte l’expérience d’un média qui travaille les questions écologiques et sociales et revendique une approche engagée. Suline Astreide, conseillère municipale insoumise à Grigny et créatrice de contenu, représente une génération qui s’est aussi emparée des réseaux sociaux pour produire et diffuser directement de l’information. Hicham Madani, journaliste pour le média Les Répliques, complète ce tableau par une pratique directement ancrée dans le métier de journaliste. Le programme officiel des Amfis 2026 les réunissait précisément autour de la création d’un média.
Derrière les questions techniques (quel site, quels réseaux sociaux, quels formats, quels outils ?) se cache pourtant une interrogation beaucoup plus politique : comment construire une presse indépendante et la faire vivre ?
Une presse française très concentrée
Le problème dépasse largement les médias militants. En 2022, la commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias dressait le constat d’une accélération de la concentration de la presse écrite et de l’audiovisuel. Son rapport estimait que huit groupes contrôlaient alors « l’essentiel du paysage métropolitain et ultramarin ». Il citait notamment les groupes liés à Vincent Bolloré, Bernard Arnault, Patrick Drahi, Xavier Niel ou Bouygues.
La presse régionale n’échappe pas à cette concentration toxique. Dans ce contexte, développer des médias locaux indépendants peut donc répondre à un enjeu de pluralisme : raconter un territoire à partir du terrain, enquêter sur les décisions politiques locales et donner une place à des sujets et la parole à des acteur·trices que les riches médias régionaux ou nationaux ne traitent pas nécessairement.
Problème : l’indépendance éditoriale ne suffit pas. Encore faut-il pouvoir payer les journalistes, l’hébergement, les déplacements, le matériel et, tout simplement, permettre au média de durer.
Sortir de la dépendance aux collectivités
Pour un média local, qui ne fait pas que du journalisme de préfecture et qui n’est pas le laquais des majorités politiques aux commandes, la question devient particulièrement sensible lorsque son financement dépend fortement des collectivités territoriales dont il est censé suivre et, le cas échéant, contrôler l’action.
Un partenariat éditorial ou l’achat d’espaces publicitaires par une collectivité ne signifie évidemment pas, en soi, qu’un média perde son indépendance. Mais vouloir s’en affranchir impose de construire d’autres recettes : abonnements, dons, publicité privée, événements, prestations compatibles avec l’activité journalistique ou dispositifs économiques propres à la presse.
Parmi eux figurent les annonces judiciaires et légales, qui peuvent représenter une source régulière de revenus pour certains médias locaux. Mais on ne s’improvise pas support d’annonces légales.
Être reconnu comme service de presse en ligne : éclairer le jugement des citoyen·nes
Pour un média numérique, le premier enjeu peut être d’obtenir auprès de la Commission paritaire des publications et agences de presse (CPPAP) la reconnaissance comme service de presse en ligne. Et contrairement à une idée répandue, aucun seuil minimal d’audience n’est exigé pour cette reconnaissance. La CPPAP regarde d’abord ce que produit réellement le média. Le service doit être édité à titre professionnel, proposer essentiellement du contenu écrit, original, régulièrement renouvelé et daté, lié à l’actualité et ayant fait l’objet d’un véritable traitement journalistique : recherche, collecte, vérification et mise en forme de l’information. Il ne doit pas être principalement un instrument publicitaire ou de communication.
Pour obtenir la qualification supplémentaire de service de presse en ligne d’information politique et générale, l’objet principal du site doit notamment être d’apporter de manière permanente des informations, analyses et commentaires susceptibles d’éclairer le jugement des citoyens. L’équipe rédactionnelle doit également comprendre au moins un journaliste professionnel. Cette reconnaissance ouvre l’accès, sous conditions, à plusieurs dispositifs du régime économique de la presse, notamment certaines aides au développement.
Construire une véritable audience locale
C’est lorsqu’un média veut accéder au marché des annonces judiciaires et légales (AJL) que l’audience devient déterminante. La loi impose plusieurs conditions. Le média doit notamment être inscrit à la CPPAP, exister depuis plus de six mois et publier un volume substantiel d’informations originales consacrées au département, renouvelées au moins chaque semaine.
Pour un service de presse en ligne, il faut ensuite atteindre un minimum de diffusion payante par abonnement ou un minimum de visites hebdomadaires (exemple, à ce jour pour l’Hérault : 1 440 abonnements payants ou 7 200 visites hebdomadaires.) Ces seuils varient selon les départements et sont fixés par décret. La fréquentation doit en outre être certifiée dans les conditions prévues par le texte.
Autrement dit, quelques centaines de lecteur·trices fidèles peuvent suffire à faire exister éditorialement un média. Mais pour commencer à consolider son modèle économique grâce aux annonces légales, il faut transformer cette communauté en une audience mesurable et suffisamment importante.
L’indépendance a un prix
C’est probablement là que se trouve le véritable enjeu de la création d’un média aujourd’hui. Il n’a jamais été aussi simple techniquement de lancer un site, une chaîne vidéo, une newsletter ou un compte sur les réseaux sociaux. Mais créer un média n’est pas seulement publier du contenu. Il faut produire régulièrement de l’information originale, la vérifier, constituer une rédaction, gagner une audience et trouver suffisamment de recettes pour préserver son indépendance.
Face aux mastodontes médiatiques adossés à de grandes fortunes ou à de puissants groupes industriels, la presse indépendante locale ne gagnera jamais la bataille des capitaux. Elle peut en revanche gagner celle du terrain, de la proximité et de la confiance, de l’exclusivité dans le traitement des luttes et des actions. L’enjeu dépasse alors largement la simple création d’un site ou la production de contenus sur les réseaux sociaux. « Il est difficile de porter une voix de gauche radicale dans les médias traditionnels sans qu’elle ne soit décrédibilisée. Les nouveaux médias sont des contre-pouvoirs aux médias traditionnels. C’est un enjeu politique fondamental ! », a-t-il été rappelé lors de l’atelier.
Créer de nouveaux contre-pouvoirs
C’est sans doute là que la rencontre avec Hedi, Suline Astreide et Hicham Madani prend tout son sens. Créer un média est devenu relativement facile. Construire une rédaction, conquérir une audience au-delà des cercles militants, financer durablement une information indépendante et faire émerger des voix qui trouvent difficilement leur place ailleurs l’est beaucoup moins. Mais c’est précisément parce que la bataille est inégale qu’elle mérite d’être menée : faire vivre une presse indépendante, notamment locale, ce n’est pas seulement créer de nouveaux modes d’expression qui ne parleraient qu’à des convaincus. C’est créer de nouveaux médias à même de constituer de véritables contre-pouvoirs. L’indépendance éditoriale n’existe vraiment que si l’on construit les conditions économiques de cette indépendance.
