Capitalisme : la grande mutation #1

1 Fabien Boissonade Capitalisme, la grande mutation
1 Fabien Boissonade : Capitalisme, la grande mutation

Le capitalisme a toujours produit des crises. Elles ne sont pas des accidents de parcours, mais le moteur même de son développement. Ce qui distingue la période actuelle n’est donc pas leur existence, mais leur convergence. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, les contradictions économiques, sociales, écologiques, géopolitiques et démocratiques se renforcent mutuellement et conduisent le capitalisme à modifier les formes de sa domination.

Comprendre cette mutation est sans doute l’un des principaux enjeux politiques de notre époque.

Les contradictions d’un système

Le capitalisme ne s’est jamais développé de manière linéaire. Son histoire est celle de crises, de restructurations et de nouvelles phases d’expansion. Les crises ne constituent pas des anomalies ; elles sont l’expression des contradictions d’un système dont la logique demeure l’accumulation toujours plus poussée du capital, l’extension permanente de son champ d’action et l’appropriation croissante des richesses.

Cette dynamique produit inévitablement des externalités. Sociales, avec l’accroissement des inégalités et l’exploitation du travail. Démocratiques, lorsque le pouvoir économique tend à s’affranchir des mécanismes de contrôle politique. Géopolitiques, par la concurrence pour les ressources, les marchés et les zones d’influence. Écologiques enfin, dont les conséquences ne relèvent plus d’une menace abstraite, mais d’une réalité quotidienne : canicules à répétition, incendies de grande ampleur, événements climatiques extrêmes et surmortalité qui les accompagne rappellent que le dérèglement climatique est désormais une donnée structurante de notre époque.

Ces externalités ne constituent pas, en elles-mêmes, un problème pour le capitalisme. Elles ne deviennent une contrainte qu’à partir du moment où elles limitent les conditions de la poursuite de l’accumulation. Car le système ne recherche ni l’équilibre ni la stabilité. Il tend à étendre sans cesse sa domination sur les ressources, les technologies, les territoires, les savoirs, les infrastructures et, plus largement, sur toute activité susceptible d’être transformée en valeur marchande.

La singularité de notre époque réside précisément dans le fait que ces contradictions convergent désormais. Les limites que rencontre aujourd’hui l’accumulation du capital, la concentration des richesses, la révolution technologique, le dérèglement climatique, les tensions géopolitiques, l’affaiblissement des démocraties libérales et la progression de l’extrême droite ne relèvent plus de dynamiques indépendantes. Elles participent d’une même séquence historique.
Le capitalisme ne change pas de finalité ; il change les formes de sa domination.

Pendant plusieurs décennies, les démocraties occidentales ont pu donner l’illusion qu’il existait un équilibre durable entre économie de marché, progrès social et libertés publiques. Cet équilibre se fissure aujourd’hui sous l’effet des contradictions que le capitalisme produit lui-même.

Face aux limites que rencontre désormais l’accumulation du capital, le système ne renonce pas à son objectif de domination. Il en modifie les modalités d’exercice. La concentration des richesses s’accélère, le pouvoir économique se concentre entre un nombre toujours plus réduit d’acteurs, les technologies renforcent les capacités de contrôle, tandis que les exigences démocratiques, sociales et écologiques apparaissent de plus en plus comme des contraintes.
C’est dans ce contexte qu’il faut analyser le fait politique majeur de notre époque : jamais, depuis la défaite du fascisme en 1945, l’extrême droite n’a été aussi proche d’accéder au pouvoir dans un aussi grand nombre de démocraties.

Ce rapprochement n’est pas un phénomène isolé. Il constitue l’une des expressions politiques de la grande mutation du capitalisme contemporain.

Le temps de la banalisation

Si la progression de l’extrême droite constitue aujourd’hui l’un des faits politiques majeurs de notre époque, elle ne peut être analysée comme un simple phénomène électoral. Elle participe d’une transformation plus profonde des rapports de pouvoir. Le racisme demeure au cœur du projet historique de l’extrême droite. Il n’est ni un accident de son histoire ni un simple registre de communication. Il constitue le socle idéologique d’une vision du monde fondée sur la hiérarchisation des individus, la désignation de boucs émissaires et la légitimation de politiques d’exclusion. Cette réalité ne doit jamais être minimisée.

Mais elle ne suffit pas à expliquer pourquoi l’extrême droite est aujourd’hui en mesure d’accéder au pouvoir dans un nombre croissant de démocraties.Une idéologie ne devient jamais dominante par sa seule force. Elle le devient  lorsqu’elle cesse d’être tenue à distance par les institutions, les médias, les responsables politiques, les acteurs économiques et une partie des producteurs d’idées. Ce sont les frontières du pensable qui se déplacent avant que ne se déplacent les frontières du pouvoir.

C’est précisément ce qu’analyse Hugues Jallon dans Le Temps des salauds (Divergences, 2025). Le danger ne réside pas seulement dans la progression électorale de l’extrême droite. Il réside dans la banalisation progressive de son univers idéologique. Ce qui paraissait inacceptable devient discutable ; ce qui était discutable devient acceptable ; ce qui était acceptable finit par apparaître comme une évidence.

C’est ce que l’on pourrait appeler la fabrique de l’habitude. À force de répétitions, de déplacements successifs des frontières du débat public, de renoncements à qualifier les faits et de relativisation des atteintes aux principes démocratiques, l’exception devient progressivement la norme. Les esprits ne basculent pas d’un seul coup ; ils s’habituent. Et cette accoutumance constitue sans doute l’une des conditions les plus efficaces de la banalisation de l’autoritarisme.

Le premier vecteur de cette banalisation est médiatique. Une partie des grands groupes de communication impose désormais les catégories de pensée de l’extrême droite comme cadre ordinaire du débat public. L’immigration, l’insécurité, l’identité nationale ou le prétendu « choc des civilisations » occupent une place sans commune mesure avec les déterminants réels des fractures économiques et sociales. Les conséquences des politiques économiques deviennent des conflits culturels ; les inégalités sont réduites à des questions migratoires ; le recul des services publics est présenté comme une crise de l’autorité. Les contradictions du capitalisme disparaissent derrière une lecture identitaire du monde.

Le second déplacement est plus profond encore. Pendant longtemps, une partie importante du grand patronat considérait l’extrême droite comme un facteur d’instabilité. Cette période semble s’achever. Les rencontres désormais assumées entre les dirigeants du Rassemblement national, les représentants du Medef et plusieurs responsables des plus grandes entreprises françaises, notamment du CAC 40, témoignent d’un changement de nature. L’extrême droite n’est plus seulement observée ; elle est progressivement considérée comme une force de gouvernement crédible.

Cette évolution trouve un écho saisissant dans l’analyse développée par Johann Chapoutot dans Les Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ? (Gallimard, 2025). Sans céder aux analogies historiques, l’historien montre qu’un régime autoritaire n’accède pas au pouvoir par sa seule dynamique électorale. Il bénéficie aussi du choix d’une partie des élites politiques, économiques et administratives qui, confrontées à une crise du système existant, finissent par le considérer comme une solution acceptable.

L’histoire ne se répète jamais. Mais elle invite à la vigilance. Lorsqu’une partie des détenteurs du pouvoir économique cesse de considérer l’extrême droite comme incompatible avec ses intérêts, un seuil politique est franchi.
La banalisation médiatique de l’extrême droite et son rapprochement avec une partie des élites économiques ne constituent donc pas deux phénomènes distincts. Ils participent d’un même déplacement des frontières du pensable. Ce qui était hier considéré comme incompatible avec les principes démocratiques devient progressivement une option politique légitime.

C’est sans doute là, le véritable basculement de notre époque.

PUB...

MÉTÉO

🌤️
Météo locale
Localisation en cours...
--°C Chargement...
Ressenti : --°C Vent : -- km/h Humidité : --%
Données météo : Open-Meteo. La position reste traitée dans votre navigateur.

SÉLECTION DE LA RÉDACTION

Des zombies politiques à la rescousse des dominants

INSCRIPTION NEWSLETTER

Trains : LNMP, la ligne de tous les danger ?