Comment comprendre : le « en même temps vrai » et « en même temps faux » d’Emmanuel Macron. Incendie, un cas d’école pour une approche du langage de la macronie. « On a mis en place il y a quelques années cet instrument de solidarité européenne (…). Maintenant, voyez, on le sollicite. » Devant les pompiers réunis en Gironde, le 27 juillet 2026, Emmanuel Macron déroule un discours de gratitude, d’unité nationale et de mobilisation générale. Tout est exact. Ou presque.
Car le chef de l’État raconte une histoire dont chaque morceau est vrai pris isolément, mais dont l’assemblage produit une image trompeuse de son bilan. C’est tout le paradoxe du « en même temps » macronien : sélectionner les faits qui confortent sa communication, passer sous silence ceux qui le fragilisent, et taxer de « polémique » tout avis critique.
Pas une seule fois le Président ne prononce le mot « Canadair » dans son discours
Pendant près de 13 minutes de discours, Emmanuel Macron évoque les pompiers, les élus, les militaires, les bénévoles, les agriculteurs, les forestiers, les partenaires européens, les assurances, la reconstruction, le changement climatique. Mais pas une seule fois il ne prononce le mot « Canadair ». Enfin… Une fois seulement du bout des lèvres, lors de l’exercice de 15 minutes de questions-réponses accordé aux journalistes. Pas davantage il ne rappelle la promesse qui avait pourtant constitué la pierre angulaire de son plan annoncé après les incendies de 2022 : porter la flotte française de 12 à 16 avions bombardiers d’eau avant la fin de son second quinquennat. Pourquoi ce silence ? Parce que cette promesse n’a pas été tenue.
Quatre ans après l’annonce du « réarmement aérien d’urgence », la France dispose toujours de douze CL-415 vieillissants. Plusieurs sont régulièrement immobilisés pour maintenance. Lors du mégafeu de Gironde, seuls sept étaient opérationnels selon Le Monde. Les deux premiers DHC-515 commandés n’arriveront pas avant 2028. La flotte de 16 appareils promise pour 2027 est désormais hors calendrier. Ce décalage éclaire une autre phrase présidentielle : « on a une douzaine (…) d’aéronefs qui sont venus nous apporter de l’aide. » Là encore, c’est exact.
Solidarité européenne et faiblesse française
Mais ce que le président présente comme une démonstration de la solidarité européenne révèle aussi une faiblesse politique. Si la France sollicite autant rescEU aujourd’hui, c’est parce que sa propre flotte n’a pas été renouvelée au rythme promis. Bref ! Le renfort européen n’est pas seulement une réussite diplomatique ; il compense aussi un retard national.
Le même procédé se retrouve lorsqu’Emmanuel Macron évoque les investissements engagés depuis 2022. Oui, l’État a lancé le renouvellement des hélicoptères de la Sécurité civile. Oui, il finance de nouveaux camions-citernes. Oui, il loue davantage d’Air Tractor et d’hélicoptères bombardiers d’eau.
Mais le discours ne précise jamais que les hélicoptères H145 sont d’abord destinés au secours à la personne et ne remplacent pas les bombardiers d’eau lourds ; que moins d’un tiers des mille camions-citernes annoncés avaient été livrés trois ans après le lancement du plan ; que les 250 millions d’euros brandis en 2022 correspondent en grande partie à des autorisations d’engagement étalées sur plusieurs exercices budgétaires, dont une partie seulement avait été effectivement consommée.
Pris séparément, chacun de ces éléments est favorable au gouvernement. Pris ensemble, ils racontent une autre histoire : celle d’un plan engagé, mais loin d’avoir produit tous les effets annoncés. Ce contraste apparaît d’autant plus nettement que les propres institutions de l’État dressent un diagnostic beaucoup plus sévère.
2026 la France dispose de moins d’avions bombardiers d’eau qu’en 1983
Le Sénat estime que le modèle de financement de la Sécurité civile est obsolète. Une mission de l’Assemblée nationale relève qu’en 2026 la France dispose de moins d’avions bombardiers d’eau qu’en 1983 et de moins de camions-citernes qu’au début des années 2000, alors même que les surfaces brûlées empirent. Etonnant : aucune de ces données n’apparaît dans le discours présidentiel.
La mécanique magique du « en même temps »
Et c’est probablement là que réside la mécanique magique du « en même temps » : non pas contester les faits, mais choisir lesquels méritent d’être racontés. Chaque phrase peut être exacte. Pourtant, en omettant les données qui contredisent le chef de l’État, l’ensemble ne raconte plus toute la réalité. En octobre 2022, Emmanuel Macron promettait 16 Canadair avant la fin du quinquennat. Quatre ans plus tard, la France en possède toujours 12. La promesse centrale qui était de reconstruire une flotte aérienne capable de faire face aux mégafeux, reste largement inachevée.
En Gironde, l’incendie a offert un cas d’école de la manière dont se construit une communication politique macroniste : le plus important, ce sont les informations que l’on choisit de laisser hors champ.
