Le « On va gagner !» qu’on entend habituellement en fin de campagne électorale se scande dans tous les rendez-vous de la France Insoumise depuis le meeting de lancement de la campagne de Jean-Luc Mélenchon le 7 juin… un fait spontané à interpréter selon Francis Parny, le coordinateur des Insoumis communistes, comme le signe d’un grand espoir populaire qui porte déjà en lui le débat, au-delà de la nécessaire victoire , sur « comment faire pour changer de système», autrement dit, comment gouverner.
C’est dans l’objectif de construire et partager des éléments de réponse que sont pensés la plupart des formations, conférences, entretiens et débats de ces Amfis 2026. En même temps que les deux présidentes de groupe à l’Assemblée nationale écologiste Cyrielle Chatelain et insoumis Mathilde Panot abordaient « les grandes bifurcations écologiques, planifier la rupture » et avant que ne soit débattu avec Eric Coquerel et deux économistes « un programme économique de rupture », un débat organisé vendredi après-midi par le réseau des insoumis communistes se concentrait sur le thème : « entreprises publiques, biens collectifs ».
Porteurs directs de la mémoire du Conseil National de la Résistance, ces insoumis·es à l’histoire particulière partent du constat que les nationalisations de 1945-46 puis celles de 1981 dans le cadre du programme commun de gouvernement PCF-PS n’ont pas résisté aux assauts du capitalisme. Celui-ci s’est imposé dans tous les secteurs de la société, de la production à la consommation, mais aussi au sein même des services publics, ce qui conduit à réinterroger les théories et méthodes de réappropriation des biens communs et les objectifs sociaux et écologiques qu’on leur assigne. Trois intervenant·es ont été invité·es à témoigner sur trois secteurs-clés pour assurer à la fois la souveraineté nationale et la planification écologique : la production de l’acier, de l’énergie, puis des transports par l’exemple de la SNCF.
D’abord Grégory Lepoutre, cadre dans une entreprise de production d’acier de 70 salariés, a dressé un tableau précis de la situation de cette production dans le monde et de ses implications pour l’environnement, des mines à ciel ouvert à sa destruction en passant par toutes les étapes de sa transformation.
La Chine est aujourd’hui productrice de la moitié des 2 milliards de tonnes d’acier produite annuellement dans le monde, suivie de l’Inde avec 150 millions et l’Europe à 130 millions avec un petit 10 millions pour la France à qui il ne reste plus que trois sites de hauts fourneaux. Ce spécialiste des processus de production et des échanges internationaux retient deux questions centrales pour un futur gouvernement : la maîtrise des brevets de fabrication dont la France pourrait être privée en cas de revente et surtout, « qui doit décider de l’avenir d’ArcelorMittal ? Monsieur Mittal depuis Bruxelles ou les salariés de l’entreprise et les citoyens français ? ». Poser la question est évidemment y répondre.
Pour l’énergie, c’est Anne Debregeas, porte-parole du syndicat Sud Energie qui raconte comment la mise en concurrence du secteur imposée par les directives européennes depuis 1976 a mis en pièce la sécurité obtenue par les nationalisations à la Libération dans plusieurs pays d’Europe. Elle souligne l’incohérence de soumettre ce bien de première nécessité aux exigences de la rentabilité financière et le risque de rupture d’un système qui a besoin d’une égalité parfaitement maîtrisée entre production et consommation pour pouvoir fonctionner. Contrairement, à la fable selon laquelle la concurrence favorise la baisse des prix, elle démontre que ceux-ci ont augmenté de 20% du fait de la multiplication des acteurs financiers et commerciaux, de la fin des tarifs réglementés et surtout du changement des modes de calcul par rapport aux prix de marché et non plus par rapport aux coûts de production. Pour elle, c’est la concurrence qu’il faut remettre en cause, car même possédée à 100% par des capitaux publics, c’est la logique du marché qui s’impose dès lors qu’il y a concurrence.
Le même processus de fragmentation et d’ouverture à la concurrence dans le domaine ferroviaire est décortiqué par Berenger Cernon, député LFI qui prend soin de différencier l’étatisation – qui désigne la propriété d’une société – de nationalisation qui répond à une démarche politique qui consiste à soustraire une entreprise de la logique du marché. Pour cet ancien cheminot, la question à laquelle un gouvernement de rupture doit répondre est « Est-ce qu’on considère le transport comme une marchandise ou comme un droit ? La capacité à se déplacer ne peut se faire selon son lieu d’habitation et son revenu ». Il plaide pour qu’une entreprise publique se mesure à l’aulne de son utilité sociale et non de sa rentabilité commerciale, d’autant qu’elle doit prévoir et anticiper les investissements nécessaires sur plusieurs décennies. En outre, « le transport produit une richesse qui ne se mesure pas ».
Pour conclure, Mireille Bruyère, économiste, membre des Economistes Atterrés, souligne un large consensus autour de la volonté de «se réapproprier les outils de production de biens essentiels ». Elle impute aux banques l’échec des nationalisations et au capitalisme, non seulement la maximalisation des profits, mais corollairement l’industrialisation des productions, à l’exemple des productions agricoles qui ont tué la paysannerie. Le système capitaliste est constamment en recherche de puissance productive, d’un gigantisme comme l’incarne aujourd’hui Amazone ou le développement de l’IA. Or ces niveaux de productivité sont insoutenables si on veut faire baisser les inégalités et tenir les objectifs écologiques y compris dans les domaines des services publics soumis au même management et aux mêmes logiques.
Pour l’économiste, le problème à résoudre réside moins dans un meilleur partage de la plus-value que dans une redéfinition totale à la fois sociale et écologique des processus de production : délocalisés, sobres en énergie, donnant les droits d’intervention aux producteurs, proportionnés et répondant aux besoins réels et non à ceux de la rentabilité. Tout un programme à organiser nationalement et à décliner localement par celles et ceux, de plus en plus nombreux, qui veulent stopper cette logique capitaliste qui empoisonne et menace la vie des êtres vivants en même temps qu’elle détruit la planète.
