Le limogeage mardi du directeur des éditions Grasset, Olivier Nora, par le milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré a déclenché un cataclysme. Ce licenciement brutal de la figure morale emblématique de Grasset, garant de son indépendance et de son pluralisme, semble constituer le début d’un sursaut d’ampleur. 115 auteurs·trices ont publié une lettre ouverte et en 48 heures, ielles sont 170 à annoncer leur départ de la maison Grasset. D’autres dont les maisons littéraires ont également été absorbées par l’empire Bolloré commencent à s’organiser pour faire face à un avenir inquiétant.
On se demandait jusqu’à quand l’illusion d’une possible indépendance éditoriale pourrait tenir. Illusion, car le rachat par le milliardaire breton de Hachette, après celui de nombreux médias, n’avait évidemment pas un but philanthropique, mais éminemment idéologique. D’ailleurs, Vincent Bolloré ne s’en est jamais caché.
« Une atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale et à la liberté de création »
La limite semble désormais atteinte avec le limogeage d’Olivier Nora qui a tenté de résister à plusieurs injonctions, notamment celle d’accueillir Nicolas Diat, l’éditeur de Jordan Bardella, provoquant une prise de conscience qui dépassent les différences de sensibilités des auteur·trices.
Dès le lendemain de l’annonce du licenciement, 115 auteur·trices ont publié une lettre ouverte, brève, mais percutante : « Nous sommes publiés par Olivier Nora depuis 26 ans. Les éditions Grasset étaient notre maison, particulière, car s’y côtoyaient pacifiquement des autrices et des auteurs qui n’étaient pas d’accord sur grand-chose. Olivier Nora en a été le rempart et le ciment par son élégance morale, sa disponibilité et son engagement. Son licenciement est une atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale et à la liberté de création. Une fois de plus, Vincent Bolloré dit « je suis chez moi et je fais ce que je veux », au mépris de celles et ceux qui publient, de celles et ceux qui accompagnent, éditent, corrigent, fabriquent, diffusent, distribuent nos livres. Et au mépris de celles et ceux qui nous lisent. » Ils affirment de ne pas vouloir « que nos idées, notre travail, soient sa propriété. Aujourd’hui, nous avons un point commun : nous refusons d’être les otages d’une guerre idéologique visant à imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias. » Pleinement solidaires « des équipes, des autrices et des auteurs qui ne peuvent encore se prononcer », les signataires indiquent qu’ielles ne signeront pas leur prochain livre chez Grasset.
Une résistance qui appelle des changements législatifs
Leur décision est courageuse et risquée, car en quittant leur éditeur, les auteur·trices lui abandonnent leurs droits. Celleux pour qui un ouvrage est en cours de publication ne peuvent se permettre de partir, même si ielles le souhaiteraient. L’éditrice et autrice Vanessa Springora témoigne : « Partir, ça veut dire abandonner son œuvre, grosse parfois de dizaines de livres […] à un actionnaire» qui peut fort bien décider de la sous-exploiter, voire même de la faire mourir.
Cet élan massif jamais vu dans l’histoire de l’édition risque bien de déclencher une réaction dans d’autres maisons dépendantes du groupe Hachette/Bolloré telles que Fayard, Calman Lévy, Stock et JC Lattes… Il pose d’ores et déjà, à travers la dépendance des auteurs à leurs éditeurs par la cession totale de leurs droits, une question de nature juridique.
Contrairement à ce qui se pratique dans la plupart des pays européens où les contrats qui lient les auteurs à leurs éditeurs sont révisables en moyenne tous les 5 ans, ils sont en France quasiment définitifs et s’étendent même à 70 ans après la mort de l’auteur. C’est pourquoi les auteurs signataires de la lettre ouverte du mercredi 15 avril annoncent-ielles déjà vouloir s’attaquer à cette exception en engageant une bataille pour changer la législation. Ielles veulent obtenir dans leurs contrats une clause de conscience telle qu’elle existe pour les journalistes qui peuvent quitter leur média en cas de changement d’actionnaires et récupérer leurs pleins droits sur leurs productions littéraires.