À mesure que 2027 approche, le bloc central affirme de plus en plus sa vocation de triangle des Bermudes en politique : on y entre avec une étiquette, une histoire et quelques convictions punchlinées pour les scrolleurs, avant d’y voir disparaître les différences entre gauche, centre et droite. La dernière proposition de François Bayrou, l’illégitime ex-Premier ministre, pousse jusqu’au bout la logique inaugurée par Emmanuel Macron en 2017.
Pour éviter un second tour entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, le toujours président du MoDem propose dans Le Figaro du 09 août, une grande primaire réunissant « du Parti socialiste, dans sa version sociale-démocrate, jusqu’aux gaullistes ». Son objectif : au-delà d’occuper l’espace médiatique pour faire oublier un bilan politique, moral et social très maigre, serait d’aider à faire émerger un candidat unique capable de maintenir au second tour cet immense (faut le dire vite pour y croire) espace central. Une stratégie qui pourrait profiter à Thierry Breton, dont Bayrou défend la candidature. Problème : Thierry Breton, c’est le candidat rêvé sur LinkedIn, un cauchemar dans le réel avec le charisme d’un acteur de soap programmé entre la météo et Questions pour un champion.
Candidat unique pour un triangle des Bermudes de la politique
L’idée d’un candidat unique n’est pas nouvelle. En février, Gérald Darmanin estimait déjà qu’il fallait impérativement parvenir à une candidature commune de la droite et du centre avant l’été. En juin, Gabriel Attal annonçait à son tour des propositions pour organiser une éventuelle primaire du bloc central.
Mais Bayrou change désormais l’échelle du projet. Il ne s’agit plus seulement de réconcilier Renaissance, Horizons, le MoDem et LR : il faudrait embarquer une partie du PS. Autrement dit, transformer le « dépassement » macroniste en coalition électorale allant des sociaux-démocrates aux retaillistes.
Le problème est que ce triangle des Bermudes pourrait engloutir précisément ce qui permet encore aux électeur·trices de distinguer ce qui reste d’idéologie de gauche au PS, d’une droite républicaine. Olivier Faure refuse cette perspective : le PS doit, selon lui, proposer une alternative au bloc central, pas contribuer à sa prolongation. Bruno Retailleau défend de son côté l’existence politique autonome de LR.
Surtout, l’enthousiasme pour une grande primaire n’est pas évident dans l’opinion. En avril, l’enquête électorale française Ipsos bva-Cevipof donnait 58 % des personnes interrogées favorables au principe d’une primaire de la droite et du centre, mais le périmètre proposé par Bayrou va beaucoup plus loin. Un autre sondage YouGov montrait d’ailleurs que seulement 7 % des répondants choisissaient spontanément une primaire réunissant majorité présidentielle, LR et centre gauche.
Le pari comporte donc un paradoxe assez redoutable : vouloir sauver le centre en élargissant tellement ses frontières qu’il devient impossible de dire où il commence et où il finit.
Car si sociaux-démocrates, macronistes et retaillistes largement tentés par le RN peuvent présenter un candidat commun au motif qu’il faut empêcher Le Pen ou Mélenchon d’accéder au pouvoir, quelle politique celui-ci défendra-t-il une fois élu ? Fiscalité, retraites, services publics, écologie, immigration : sur ces sujets, les divergences ne disparaissent pas parce qu’une primaire a été organisée.
Bayrou, 9 mois à Matignon pour finalement échouer là où il prétend aujourd’hui détenir la solution
C’est là que se situe le véritable danger pour le bloc central. À force de vouloir faire disparaître le clivage gauche-droite dans son triangle des Bermudes, il pourrait finir par y disparaître lui-même.
Quant à François Bayrou, peut-être serait-il temps de passer au macramé plutôt que de s’acharner à faire des nœuds dans le paysage politique national. Son passage à Matignon devrait pourtant l’inciter à davantage de modestie : appelé pour construire des compromis dans une Assemblée sans majorité, il a fini par provoquer lui-même le vote de confiance qui a emporté son gouvernement, le 8 septembre 2025.
Neuf mois à Matignon pour finalement échouer là où il prétend aujourd’hui détenir la solution : faire tenir ensemble des forces politiques qui ne partagent ni la même histoire, ni le même programme, ni les mêmes électeurs. Mais que cherche finalement à masquer cette nouvelle agitation de François Bayrou ? Peut-être une réalité beaucoup moins flatteuse : le bilan du bloc central lui-même. Après près de dix années de macronisme maintenu alternativement grâce à la complicité du PS et du RN, l’ancien Premier ministre préfère déplacer le débat vers le péril d’un second tour plutôt que de s’interroger sur les raisons qui ont conduit à l’effondrement électoral de l’espace politique qu’il entend aujourd’hui ressusciter.
