L’état d’urgence qui ne dit pas son nom

Macron : couvre-feux territorialisés, interdictions de rassemblement et de manifestation, l’état d’urgence qui ne dit pas son nom - Photo - LAB_ PLURIELLE INFO
Macron : couvre-feux territorialisés, interdictions de rassemblement et de manifestation, l’état d’urgence qui ne dit pas son nom - Photo - LAB_ PLURIELLE INFO

Quelques jours après les mobilisations du 17 octobre, la réponse du pouvoir franchit une nouvelle étape. Aux interpellations massives et aux violences policières dénoncées depuis plusieurs semaines s’ajoutent des couvre-feux territorialisés, des interdictions de rassemblement et de manifestation, ainsi qu’un durcissement de la réponse judiciaire.


Se dessinent les contours d’un état d’urgence qui ne dit pas son nom : un régime d’exception parcellaire, installé sans en assumer la portée politique. Certes, le droit autorise des restrictions pour des motifs d’ordre public. Mais leur légalité ne suffit pas à établir leur légitimité politique. Leur accumulation fragilise l’égalité devant les libertés publiques et interroge leur nécessité comme leur proportionnalité. Ceux qui invoquent l’unité de la République en affaiblissent ainsi les principes. L’ordre républicain ne saurait se confondre avec l’ordre social existant.

La violence et la rupture du contrat social

Face à cette situation, une grande partie des responsables politiques s’enferme dans les mêmes formules : appeler au calme, condamner les violences, exiger le retour à l’ordre. Les causes politiques et sociales de cette violence demeurent largement évacuées. Or la violence ne surgit pas dans un vide social. La surprise de responsables politiques et d’éditorialistes relève d’une mise en scène peu crédible. Ils connaissent les conséquences des politiques conduites : précarisation du travail, recul des services publics et aggravation des inégalités. Leur étonnement présente comme imprévisible le résultat de choix assumés. Il faut revenir au contrat social, dans sa dimension politique, économique et collective. Celui-ci repose sur un double engagement. Les individus reconnaissent à la puissance publique l’autorité nécessaire pour garantir leur sécurité, leurs droits et la justice, en renonçant à exercer eux-mêmes la force. En contrepartie, la collectivité mutualise ses ressources pour garantir l’accès aux droits fondamentaux, indépendamment des fortunes individuelles et des lois du marché. Les services publics donnent corps à cet engagement : éducation, santé, transports, justice, énergie, logement. La Sécurité sociale, les retraites et les protections collectives prolongent cette solidarité. Ces institutions constituent les garanties matérielles du contrat social.

Ce contrat est rompu lorsque ces garanties sont méthodiquement affaiblies. Il l’est plus encore lorsque la puissance publique retourne contre sa population la force qui lui a été confiée pour la protéger. Lorsque des manifestant·es sont blessé·es par ceux qui devraient garantir leur sécurité, lorsque la violence policière tient lieu de réponse aux revendications, c’est le fondement même de cette délégation d’autorité qui est remis en cause.

Les décès signalés dans le contexte des troubles exigent que leurs circonstances soient précisément établies et les responsabilités éventuelles déterminées. Cette double rupture éclaire la violence du mouvement social : recul des protections collectives d’un côté, contrainte étatique accrue de l’autre. L’État se désengage de ses obligations sociales tout en exigeant davantage d’obéissance. Sa légitimité même est interrogée.

Quand le renseignement devient un instrument politique

À cette crise s’ajoutent les graves révélations publiées par Mediapart le 19 octobre. Selon le témoignage d’un commissaire du  renseignement territorial rapporté par le journal, des consignes auraient été données pour mettre en cause La France insoumise dans les violences survenues autour du 17 octobre. Le ministère de l’Intérieur dément ces accusations. Si ces faits étaient établis, il s’agirait d’une instrumentalisation politique des services de renseignement, dont la mission est d’établir les faits, non de fabriquer des responsabilités conformes aux intérêts du gouvernement.

Ces accusations exigent des explications publiques et un contrôle indépendant. La légitimité démocratique des institutions est engagée.

La criminalisation du mouvement social

Une logique se dessine : effacer les revendications derrière les violences, présenter la contestation comme une menace pour la République, puis justifier des restrictions croissantes des libertés. Les salaires, les conditions de travail, les services publics, les inégalités et le partage des richesses disparaissent du débat au profit des couvre-feux, des interpellations et des dispositifs policiers.

Les possibilités de prolongation des gardes à vue appellent également une vigilance particulière. Toute extension des régimes dérogatoires existants devrait être examinée au regard de ses conséquences sur les libertés individuelles. Mais le risque dépasse les interdictions formelles. Lorsqu’une personne renonce à manifester par crainte d’une interpellation ou de violences, la liberté de manifester est déjà atteinte. La question est désormais de savoir dans quelles conditions le pouvoir accepte d’être contesté.

Où est la réponse politique du Parlement ?

Gérard Larcher et Yaël Braun-Pivet ont demandé que soient examinées les défaillances du maintien de l’ordre. Si l’établissement des responsabilités est nécessaire, il ne saurait tenir lieu de réponse aux revendications populaires. La représentation nationale doit entendre les organisations syndicales, les mouvements de jeunesse et les collectifs mobilisés, et interroger les choix économiques et sociaux à l’origine de la contestation. Le Parlement ne peut se contenter d’être une chambre d’enregistrement des rapports de force existants, comme semblent le souhaiter l’extrême centre, la droite et l’extrême droite. Il doit permettre aux contradictions sociales de trouver une traduction politique.

Un pouvoir confronté à ses propres contradictions

Depuis des années, les politiques conduites ont organisé l’affaiblissement des protections collectives, la dégradation des services publics, la précarisation du travail et la concentration des richesses. Cet affaiblissement s’est accompagné parallèlement d’un ensauvagement progressif de la doctrine du maintien de l’ordre, accordant une place croissante à la confrontation, à l’intimidation et à la coercition dans la gestion des mobilisations sociales.

Des Gilets jaunes aux mobilisations contre la réforme des retraites, jusqu’au mouvement actuel, une même contradiction traverse la société : celle qui oppose les exigences de justice sociale et de démocratie à la préservation d’un modèle économique dont les orientations échappent largement à la délibération populaire. Le mouvement actuel semble franchir une nouvelle étape. Il ne conteste plus seulement des réformes particulières, mais les fondements mêmes des choix économiques et sociaux imposés depuis des années.

Ses revendications portent une légitimité politique ancrée dans les conditions réelles d’existence, dans le refus de rapports d’exploitation et de domination devenus insupportables. Le pouvoir ne peut effacer cette légitimité en assimilant la contestation aux violences. Le durcissement sécuritaire permet ainsi de gouverner malgré la contestation plutôt que d’en traiter les causes.

Poursuivre et amplifier le mouvement

Face à la répression et aux tentatives de réduire la contestation au maintien de l’ordre, le mouvement social en cours doit pouvoir se poursuivre et se développer en sécurité, élargir sa participation et approfondir ses revendications.

L’enjeu est de radicaliser ses exigences, non ses modes d’action : aller à la racine des choix politiques et économiques contestés, refuser les simples ajustements et porter plus loin les aspirations à la justice sociale, à la démocratie et à la transformation des rapports d’exploitation. Poursuivre, élargir et amplifier les mobilisations, c’est donner à ces exigences la force collective nécessaire pour imposer une véritable réponse politique.

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