La mort de Quentin D. a ouvert une enquête judiciaire pour meurtre. Elle a surtout permis le déclenchement d’une opération politique de grande ampleur contre La France Insoumise et le mouvement antifasciste. En quelques heures, l’emballement politique et médiatique a supplanté l’enquête policière et le temps judiciaire, à quelques semaines d’une élection qui faisait craindre un progrès de LFI dans certaines communes.
Avant même que les responsabilités pénales ne soient établies, La France insoumise s’est retrouvée placée au centre du réquisitoire public. D’abord, car le drame a eu lieu à l’occasion d’une action du groupe Nemesis visant à perturber une conférence de la députée européenne Rima Hassan. Ensuite, la présence parmi les personnes interpellées mardi, d’un assistant d’un député LFI a suffi à transformer un fait divers tragique en mise en accusation collective. Si l’enquête suit son cours, le débat public, lui, aimerait déjà trancher.
Quand l’insinuation devient structurelle
Dans plusieurs médias audiovisuels et hebdomadaires appartenant à la sphère de Vincent Bolloré, comme à celle du service public, la séquence est traitée, non à partir de la réalité des faits et leur enchaînement, mais sous l’angle de la proximité supposée entre des militants antifascistes violents et le parti fondé par Jean-Luc Mélenchon. Les titres, les bandeaux, les éditoriaux convergent : il ne s’agit plus seulement d’un drame lyonnais, mais d’un symptôme politique. L’insinuation devient structurelle. Le soupçon se généralise.
Associer, répéter, marteler
Le mécanisme est connu : associer, répéter, marteler. À mesure que les éléments judiciaires sont encore discutés, le récit politique s’épaissit. Il ne s’agit plus d’individus, mais d’un climat. Plus d’une rixe mortelle, mais d’un « lynchage« , résultat d’une « stratégie de la conflictualité ». La responsabilité pénale se dilue dans une responsabilité idéologique supposée. Et le débat glisse vers une question implicite : un parti peut-il être tenu comptable des actes de militants supposés proches ?
Ce glissement intervient à quelques semaines des municipales et à l’orée de l’élection présidentielle où la possible fragilité du candidat d’extrême droite Jordan Bardella, stresse le Capital face à Jean-Luc Mélenchon qui a su mettre KO une commission d’enquête demandée par Laurent Vauquiez.
De fait, Vincent Bolloré doit savourer ce moment, quand le pôle moteur de la gauche de rupture se retrouve ainsi une fois encore enfermé dans un récit défensif. Chaque prise de parole devient justification. Chaque silence, aveu supposé. Et le super pouvoir média du groupe Bolloré attise ce récit servi à ses consommateurs béats ou pétrifiés.
Une instruction en champ de bataille
La pire de l’exploitation politicienne revient au gouvernement qui, loin d’apaiser le climat, reprend le narratif pourtant incohérent des groupes d’extrême droite et transforme en martyr de la Nation un jeune nervi, naviguant entre Action française et défilé néonazi, venu en découdre, ce sombre 12 février, avec les antifas.
Le Premier ministre jette l’opprobre sur la présidente du groupe LFI Mathilde Panot qui a eu l’outrecuidance de répondre aux attaques faite à son mouvement en rappelant les 20 victimes de l’extrême droite en quatre ans. Et tous les pseudos républicains qui ne ménagent pourtant pas insultes et calomnies jouent l’indignation devant une « brutalisation du débat » imputé aux député·es insoumis. Nul ne s’émeut que, accusés d’une haine et d’une violence qui leur sont étrangères, ces députés (et plus encore les députées femmes) soient harcelé·es, menacé·es et même attaqué·es par la fachosphère sans que leur soit accordée, à eux ou aux réunions publiques auxquelles ielles participent, la moindre protection. Une manière aussi pour le pouvoir de taire son inaction face à la violence que l’extrême droite fait régner à Lyon depuis des années, laquelle a conduit à la création dans cette ville précisément de « La Jeune garde ».
Dans le même temps, le parti socialiste tente de reprendre un peu d’oxygène politique, lui qui était étouffé par son asservissement au macronisme, courant politique engendré par le hollandisme. En condamnant toute « ambiguïté avec la violence », tout en refusant l’assimilation avec l’extrême droite, ses dirigeants cherchent à réaffirmer une identité de gauche institutionnelle, attachée à l’ordre républicain, rien de différent d’avec la France insoumise en réalité. Mais la situation leur offre une opportunité stratégique : se distinguer et reprendre l’habit de gauche qu’ils avaient réussi à transformer en haillons, se positionner comme force « responsable », compatible avec un arc central élargi.
Comme dans l’injuste procès en antisémitisme jamais prouvé, l’accusation est vague, périphérique. Les adversaires politiques parlent d’« ambiguïtés », de « climat », de « responsabilité morale »… un « faisceau » comme dirait Laurent Nunez. Rien d’illégal n’est démontré, mais le soupçon suffit à installer la défiance et le rejet.
Lorsque la compétition électorale transforme une instruction en champ de bataille, la tentation est grande de voir dans chaque drame une arme politique. La justice doit établir des faits. La politique, elle, s’en empare déjà. Et dans cette accélération, certains semblent jubiler, après la mort d’un jeune homme, de cette tentative de mise à mort symbolique d’un mouvement apte à faire vaciller le système en passant à une 6e république.
Si l’Histoire retient cette séquence comme celle d’un règlement de comptes politique plutôt que d’une défense sincère des principes républicains et de la paix civile, ce passé sera certainement très difficile à assumer. Bref ! La justice dira le droit. Les électeurs diront le reste.

