[TEMOIGNAGE] Designer d’avant garde, architecte et photographe, Marc Held s’est éteint lundi 27 juillet à l’âge de 93 ans, « laissant derrière lui une oeuvre protéiforme et joyeuse » selon Le Monde. Un an auparavent, il avait croisé la route de Patrick Maurières qui lui rend ici un vibrant hommage. « Je ne crois pas me tromper, mais j’ai comme l’impression que nous avons beaucoup en commun. Notre fidélité à nos idéaux, surtout, nous ne sommes pas des tièdes, et s’il fallait nous qualifier, vous me direz, si je me trompe , ou si j’exagère, nous sommes entre insoumis et un peu anar avec pour moi, un bon mélange de marxisme » lui écrivait Marc Held le 19 aout 2025.
J’ai rencontré Marc Held sur les réseaux sociaux. Une rencontre importante. Une de celles qui vous marquent profondément.
Un rescapé de la Shoah volontaire pour la Freedom Flotilla pour Gaza
Il avait en 2025, 93 ans et m’avait fait part de sa volonté de partir sur l’un des bateaux de la Flottille en direction de Gaza. Marc s’était inscrit comme volontaire. Ce que je ne savais pas alors, c’est que ce rescapé de la Shoah, l’un des plus jeunes FTPF de France, était aussi un immense designer, architecte et photographe. Lors de nos premiers échanges, il n’avait jamais évoqué l’artiste qu’il était.
Le premier message qu’il m’avait envoyé disait simplement suite à nos échanges chaleureux et fraternels. « Je me suis souvenu de la dernière réplique de Casablanca : “Je crois que c’est le début d’une grande amitié…”» Puis, un matin de septembre 2025, j’ai découvert dans Libération une double page qui lui était consacrée. Un entretien passionnant où il racontait son enfance dans une famille communiste, la Résistance, sa formation, son œuvre considérable et ses engagements d’aujourd’hui en faveur de la Palestine. Il y évoquait également son odyssée sur la petite île grecque de Skopelos, où il poursuivait encore un remarquable projet de sauvegarde du patrimoine.
Un modèle de résistance débuté à l’âge de 12 ans
J’avais naturellement partagé cet article sur mon mur. Marc m’avait alors écrit : « Je viens de voir que tu as publié l’article de Libé. Je veux que tu saches que, même si la notoriété contribue à ma liberté artistique et flatte un tout petit peu l’idée que je me fais de moi, le principal, c’est qu’avec mon âge, mon histoire personnelle, tout cela réuni, cela fasse de moi une cible pour les Israéliens, mais aussi un modèle de résistance. Amitiés à toi, vieux camarade… ou plutôt jeune camarade. »
Dans une tribune publiée sur Mediapart, qu’il m’avait fait parvenir, Marc écrivait : « Si notre projet de Bouclier pour Gaza se concrétise, je tiens à être dans les premiers bateaux. Et si je devais mourir pour Gaza, quelle ironie de l’Histoire ce serait ! Avoir échappé aux nazis pour être la victime de sionistes fanatiques contaminés par la maladie de nos bourreaux. «
Marc était devenu mon ami. Il vivait entre Paris, le Sénégal et l’île de Skopelos. Il revenait souvent sur son parcours de vie, et sur son engagement dans la Résistance contre l’occupant nazi pendant la Seconde Guerre mondiale. Les Held, famille de Juifs communistes originaires d’Europe de l’Est, avaient émigré en France avant la guerre. Ils avaient quitté un pays où ils étaient considérés comme des « sous-humains » pour une République qui les reconnaissait comme des citoyens à part entière… jusqu’à l’arrivée de Pétain.
Marc m’avait raconté cette anecdote familiale. Pendant l’Occupation, sa mère fut arrêtée dans le métro et conduite au commissariat, soupçonnée de détenir de faux papiers. Le commissaire la recevant comprenant qu’elle était juive, lui montra discrètement la sortie en lui disant : « Voyez-vous la porte ? Partez. Et dès ce soir, assurez-vous de devenir invisible. » Le lendemain avait lieu la rafle du Vél’ d’Hiv. Des années plus tard, Marc chercha en vain ce policier qui avait sauvé toute sa famille. Grâce aux réseaux du Parti communiste, les Held quittèrent Paris dès le soir même. Des villageois de Corrèze les accueillirent. « Ils m’ont adopté comme si j’étais leur enfant ». Très jeune, il rejoignit le maquis, devenant sans doute le plus jeune FTPF de France. À 12 ans, sur sa bicyclette, il transportait des messages entre les zones contrôlées par les forces d’occupation. Il fut décoré à la Libération.
Un homme libre et immense créateur
Marc écrivait aussi : « Nous sommes des êtres humains, et c’est tout ce qui compte. J’ai ma langue et ma culture, mais ceux que j’aime me touchent en tant que personnes, et non par l’endroit d’où ils viennent. » Ce jeune chevalier de 93 ans, au ruban rouge qui lui avait été remis en septembre 2025 à Athènes, était resté fidèle au jeune maquisard de 12 ans qu’il fut.
La dernière fois que nous nous sommes parlé, nous préparions ce « troisième printemps » de 2027 que je souhaitais lui consacrer. Je devais présenter dans la galerie de ma maison, son extraordinaire travail photographique des années 1950-1960, et je cherchais un autre lieu, à Cordes-sur-Ciel, pour exposer son travail de designer. Il m’avait écrit dans son dernier mail son impatience « d’arroser les pousses avec un bon Gaillac du Tarn ».. Je l’ai eu encore au téléphone avant mon départ en congés. Il m’avait dit, dans un grand éclat de rire : « J’espère être encore en vie. «
Aujourd’hui, Marc Held vient de nous quitter.
Je perds un ami. Nous perdons un résistant, un créateur immense, un homme libre qui n’a jamais cessé de mettre sa vie en accord avec ses convictions. Un juste parmi les justes. Inclinez-vous.
