Alors que les contestations lycéennes se poursuivent avec la même intensité, les universités et les grandes écoles décident de se rallier au mouvement. Le samedi 17 octobre, approche et avec lui, la vision d’une convergence des luttes : celle des Gilets Jaunes et de la jeunesse, réunis sous une seule et même bannière.
« La jeunesse lève le poing et refuse cet avenir de guerres, de crises, de précarité et d’oppressions qu’on veut lui imposer. » C’est ainsi que s’exprime Raphaël, étudiant en deuxième année à Sciences Po Paris. À l’angle de la rue Saint-Guillaume et du boulevard Saint-Germain, plusieurs barricades ont été dressées par les étudiants de la grande école. Fragiles, elles devaient séparer deux marées humaines qui se confrontent depuis plusieurs semaines déjà — étudiants et policiers — jusqu’à ce que la digue cède.
Face aux affrontements, Luis Vassy, directeur de Sciences Po, ferme temporairement les portes de l’établissement. Une décision qui succède à tant d’autres à travers la France : jusqu’à 400 à 500 établissements étaient fermés ce lundi 12 octobre, selon l’AFP. Mais le mouvement contestataire ne naît pas dans la communauté estudiantine : il prend racine chez les lycéens, et plus précisément ceux de la banlieue parisienne de Créteil. Dès le 17 septembre, une cohorte d’enseignants de Saint-Exupéry se met en grève pour protester contre des « postes non pourvus ». Les élèves se mobilisent dès le lendemain, jusqu’à ce que le ralliement devienne une affaire nationale, confirme l’AFP.
« L’avenir du pays »
L’égalité des chances entre quartiers populaires et quartiers aisés figure parmi les premières revendications lycéennes. Entre classes surchargées, manque de professeurs et journées trop longues, les étudiants critiquent un manque de moyens accordé à ce qu’ils appellent « l’avenir du pays ». Des vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux montrent la vétusté de certains bâtiments scolaires : moisissures, inondations, rats, chaleur étouffante… Autant d’éléments qui ont finalement mis le feu aux poudres.
A priori, Sciences Po ne souffre pas de telles conditions de travail. Ses campus délocalisés, répartis du Havre à Menton, sont bien souvent installés dans des bâtiments restaurés ou récemment construits. Pourtant, les élèves n’hésitent pas à bloquer les locaux dès le mercredi 7 octobre. « Les étudiants de Sciences Po sont privilégiés, c’est un fait. Mais ils se mobilisent pour revendiquer que leurs privilèges devraient être un droit pour tous », explique Basile, étudiant en deuxième année au campus de Poitiers. Ainsi, les blocus sont d’abord mus par un sentiment de solidarité avec les lycéens — un statut que les Sophomores ont eux-mêmes quitté il y a peu. Face à la répression systématique exercée par les forces de l’ordre contre les contestataires, la première réaction des sciencespistes est la « colère ».
La colère se nourrit de la violence
En « colère » contre la réponse du gouvernement, qui a déployé plus de 80 000 gendarmes et policiers à travers la France, dont les Compagnies Républicaines de Sécurité (CRS). Ces derniers disposent d’armes massives telles que des gaz lacrymogènes, des matraques ou encore des Lanceurs de Balles de Défense (LBD) — un équipement massivement utilisé pour réprimer les manifestants, souvent mineurs. Raphaël, qui a participé en première ligne aux blocages du 7 octobre, l’explique avec frénésie : « Les policiers armés de boucliers tentaient alors très violemment d’enfoncer la chaîne humaine, en nous poussant, nous frappant et nous agrippant […] Ils lancent alors des grenades lacrymogènes en grande quantité, nous obligeant à fuir. »
La répression policière ne s’arrête pas là : Raphaël affirme avoir vu un étudiant se faire prendre à partie, attrapé par ses vêtements, et se faire tabasser contre un abribus. Cette scène, censée dissuader les étudiants, a paradoxalement l’effet inverse : la colère se nourrit de la violence, qui elle-même l’alimente en retour. Cette escalade de violences n’est que le produit d’une tendance déjà lancée depuis quelque temps, celle de la perte de confiance des jeunes à l’égard du gouvernement. Alors que Raphaël croyait au réformisme et à « l’utopie » du Nouveau Front populaire, il finit par y renoncer en devenant communiste révolutionnaire. Quant à Laurent, camarade de Basile à Poitiers, il est persuadé que « le gouvernement joue la montre en espérant (à raison) que le mouvement s’essoufflera avec les vacances de la Toussaint. »
Alors que les élections présidentielles approchent, 64 % des jeunes « ne font pas confiance » aux candidats pour comprendre leurs préoccupations selon une enquête en ligne réalisée du 23 juillet au 5 août par Ipsos/BVA. Une majorité qui, aujourd’hui, se presse dans la rue pour exiger des décisions qui iront enfin dans leurs intérêts. Mercredi 14 octobre, les étudiants et enseignants de Sciences Po se sont réunis en Assemblée générale pour décider d’un futur blocus au campus de Menton, la lutte collective semble loin d’être finie.
