Face aux canicules, le grand chantier du siècle

Face aux canicules, le grand chantier du siècle - Photo - DR BC
Face aux canicules, le grand chantier du siècle - Photo - DR BC

La protection thermique des logements, des écoles, des hôpitaux et des villes doit devenir une grande infrastructure publique du XXIe siècle. Comme l’eau potable, l’électricité ou le rail hier, elle doit être planifiée, financée et organisée collectivement. Montpellier suffoque. La France suffoque. L’Europe suffoque…

Dans les écoles, les enfants peinent à se concentrer. Dans les hôpitaux, les soignants travaillent dans des bâtiments surchauffés. Dans les logements mal isolés, les nuits deviennent parfois plus éprouvantes que les journées. Les personnes âgées cherchent quelques heures de répit dans les lieux climatisés. Les travailleurs du bâtiment, de la logistique, des transports ou de l’agriculture poursuivent leur activité sous des températures qui dépassent régulièrement les 40°C. Et pourtant, nous continuons à traiter les canicules comme des événements exceptionnels. Elles sont déjà les étés normaux du monde qui vient. Le problème n’est donc plus seulement la canicule. Le problème est que nos villes, nos logements et nos infrastructures ont été conçus pour un climat qui n’existe plus.

Gérer l’urgence ne suffit plus

Face à cette réalité, la réponse publique reste encore trop souvent organisée autour de la gestion de crise : alertes, recommandations, ouverture ponctuelle de salles rafraîchies, distribution d’eau. Ces mesures sont nécessaires. Elles sauvent parfois des vies. Mais elles ne répondent pas au problème de fond.

La question posée aujourd’hui est comparable à celles qu’ont dû affronter d’autres générations : apporter l’eau potable, électrifier le pays, construire le réseau ferré, raccorder les territoires. À chaque fois, la réponse n’a pas été individuelle. Elle a été collective, planifiée, financée dans la durée.

Chaleur et fraîcheur : des infrastructures de santé publique

La chaleur l’hiver et la fraîcheur l’été seront demain ce que l’eau potable fut hier : une condition matérielle de santé publique.

Avoir accès à un logement qui protège du froid en janvier et de la surchauffe en août n’est pas un confort : c’est une condition de santé, d’éducation, de travail et de dignité. La protection thermique doit devenir un droit effectif, organisé par la puissance publique, et non une variable dépendant du revenu, du quartier ou de la capacité de chacun à se débrouiller seul.

Le mur des chiffres

Les chiffres donnent la mesure de l’effort à accomplir.

La France compte près de 30 millions de résidences principales. Plus de 5 millions sont encore des passoires thermiques classées F ou G. Si l’on ajoute les logements classés E, ce sont près de 10 millions de logements qui devront être profondément rénovés dans les années qui viennent.

Aujourd’hui, nous réalisons de l’ordre de 100 000 rénovations performantes par an.

À ce rythme, il faudrait près d’un siècle pour traiter le problème.

Le calcul est pourtant simple : dix millions de logements à rénover en dix ans, cela représente un million de rénovations performantes par an. Dix fois plus que ce que nous faisons aujourd’hui.

L’écart est immense. Mais il est comparable à celui qu’ont affronté les générations qui ont construit les grands réseaux publics dont nous bénéficions encore aujourd’hui.

Construire un service public de la protection thermique

Pour y parvenir, il faut penser en système. La protection thermique ne peut reposer sur une addition de primes dispersées ou de solutions individuelles. Elle suppose d’articuler production d’énergie, distribution, financement de la transformation des bâtiments et réduction massive des besoins. Elle suppose surtout une planification démocratique, assumée comme telle : décider collectivement ce que nous produisons, où nous investissons, qui paie, et comment garantir l’égalité entre les territoires.

Trois pôles doivent structurer ce service public : production, revente-redistribution, rénovation massive.

Le premier pôle, c’est la production d’énergie thermique et électrique à partir des énergies renouvelables, à toutes les échelles — locale, régionale et nationale. Les toitures d’écoles, les parkings, les bâtiments publics, les friches déjà artificialisées, mais aussi les grands équipements régionaux et nationaux doivent contribuer à cet effort. La question n’est pas d’opposer production locale et solidarité nationale. Il faut les deux : des collectivités capables de produire, des régions qui planifient, un État qui garantit l’équilibre, la péréquation et la cohérence d’ensemble.

Le deuxième pôle, c’est la revente et la redistribution. L’énergie produite sur les bâtiments publics, les équipements collectifs ou les fonciers déjà artificialisés ne doit pas seulement alimenter quelques consommations locales. Elle doit aussi créer des ressources nouvelles. Une partie de cette énergie peut être autoconsommée, une autre peut être revendue, et les recettes doivent être réinvesties dans la protection thermique : rénovation des écoles, accompagnement des copropriétés, aides aux ménages modestes, protections solaires, végétalisation, réseaux de chaleur et de fraîcheur. Autrement dit : l’énergie doit financer l’habitabilité.

Le troisième pôle, c’est la rénovation thermique massive. Le kilowattheure le moins cher est celui que l’on ne consomme pas. Il ne servirait à rien de produire davantage d’énergie si les bâtiments restent des passoires l’hiver et des bouilloires l’été. Isolation, fenêtres, volets, protections solaires extérieures, ventilation traversante, végétalisation, désimperméabilisation des abords : la lutte contre les canicules doit devenir un objectif explicite des politiques de rénovation.

Ces trois pôles doivent être reliés par des réseaux publics de chaleur et de fraîcheur.

Après l’eau, l’électricité et le gaz, les villes devront se doter d’un nouvel équipement collectif : la chaleur l’hiver, la fraîcheur l’été.

La généralisation de la climatisation individuelle n’est pas une solution de long terme : elle accroît les consommations électriques, aggrave les inégalités et rejette encore davantage de chaleur dans les espaces urbains. Il ne s’agit pas d’interdire toute climatisation. Il s’agit de sortir d’un modèle où chacun se débrouille selon ses moyens.

La chaleur et la fraîcheur doivent devenir des biens communs. L’énergie est indispensable pour se chauffer l’hiver, se rafraîchir l’été, se déplacer, produire et vivre dignement. Cela suppose un grand service public national de l’énergie, capable de planifier les investissements, d’assurer l’égalité entre les territoires, de garantir la péréquation tarifaire et d’accompagner la transition climatique. Cela suppose aussi de reprendre la main sur des choix aujourd’hui trop souvent abandonnés au marché, aux logiques de rentabilité immédiate et aux intérêts privés.

Mais cela suppose aussi une gouvernance démocratique associant les usagers, les salarié·es du secteur, les collectivités territoriales, l’État et les entreprises publiques de l’énergie. Les choix énergétiques ne peuvent être abandonnés ni aux marchés financiers ni à une technocratie éloignée des citoyennes et des citoyens.

Le sujet des fenêtres, des volets et des protections solaires n’est donc pas secondaire. Dans un logement mal protégé, une baie vitrée exposée plein sud peut transformer une pièce en serre. Dans une école, l’absence de protections extérieures peut rendre une salle de classe inutilisable. Dans un EHPAD, quelques degrés de trop peuvent devenir une menace vitale. La protection thermique commence là : dans les murs, les fenêtres, les ombres, les arbres, les usages, autant que dans les grands réseaux.

Montpellier : ce qu’il faudrait faire pour être conséquent

Prenons l’exemple de Montpellier. La métropole compte environ 500 000 habitant·es et près de 300 000 logements. Les nuits tropicales s’y multiplient. Dans certains quartiers, l’ombre devient un bien rare. Les inégalités climatiques y sont déjà visibles : logements étudiants mal isolés, copropriétés dégradées, quartiers populaires plus minéraux, personnes âgées isolées, salariés exposés, écoles où les salles deviennent intenables dès les premiers épisodes de forte chaleur.

Si l’on veut traiter environ 100 000 logements en une décennie, il faut rénover près de 10 000 logements par an. Non pas quelques centaines : dix mille. Cela signifie 10 000 dossiers à ouvrir, instruire, financer, accompagner et contrôler chaque année. Il ne suffit pas d’un guichet d’information, de quelques permanences et d’un site internet. Il faut une véritable organisation publique de la rénovation : diagnostics, accompagnement des ménages, expertise technique, montage financier, suivi des travaux, accompagnement des copropriétés, structuration de la filière artisanale, contrôle de qualité.

Même avec une organisation efficace, cela représente de l’ordre d’une centaine de professionnels mobilisés en permanence : thermiciens, architectes, ingénieurs, juristes, conseillers financiers, médiateurs, agents de terrain. Cela peut sembler considérable. C’est précisément cela, changer d’échelle. Ce que montre Montpellier, c’est l’ordre de grandeur national ramené à une ville concrète.

Apprendre à vivre avec la chaleur et les chocs climatiques

La protection thermique ne sera pas seulement une affaire de bâtiments, de réseaux et de financements.

Elle sera aussi une bataille culturelle : apprendre à vivre autrement, de façon plus robuste.

Nous n’entrons pas seulement dans un monde plus chaud, mais dans un monde marqué par des chocs climatiques plus fréquents et plus intenses.

Nous devons réapprendre collectivement à vivre avec ces nouvelles réalités, non pas en nous y résignant, mais en organisant la société en conséquence.

Cela signifie adapter les horaires de travail lorsque les températures deviennent dangereuses. Mieux protéger les salariés exposés. Réfléchir aux horaires scolaires lors des épisodes extrêmes. Repenser certains rythmes de vie. Cela signifie reconnaître que la chaleur tue, fatigue, use les corps, réduit les capacités d’apprentissage, aggrave les maladies et frappe d’abord celles et ceux qui ont le moins de moyens pour s’en protéger.

Cela signifie aussi diffuser largement les gestes de protection : fermer les volets le jour, ouvrir les fenêtres la nuit lorsque l’air se rafraîchit, créer de l’ombre, organiser la solidarité de voisinage, repérer les personnes isolées.

Les bâtiments publics doivent également changer de rôle. Lors des épisodes caniculaires, écoles, gymnases, médiathèques, maisons de quartier ou salles municipales rafraîchies doivent pouvoir accueillir la population plus largement, y compris en soirée et, lorsque cela est nécessaire, durant la nuit.

La protection thermique n’est pas seulement une politique de travaux. C’est une politique de l’habitabilité.

Financer autrement

Une rénovation performante coûte souvent entre 30 000 et 80 000 euros.

Aucun grand chantier national ne peut reposer sur la seule capacité d’endettement des ménages. Il serait socialement injuste et politiquement absurde de faire porter le coût de l’adaptation climatique sur celles et ceux qui subissent déjà le plus durement la précarité énergétique, les logements dégradés et les canicules.

Il faut des prêts garantis par la puissance publique, remboursables sur vingt ou trente ans. Il faut des dispositifs spécifiques pour les copropriétés. Il faut mobiliser la Banque des Territoires, la Caisse des Dépôts et le secteur bancaire.

Mais il faut aussi créer des ressources nouvelles.

Ces ressources doivent venir d’abord de ceux qui ont le plus profité du désordre climatique. Il faut taxer les superprofits des multinationales et mettre fortement à contribution les secteurs les plus carbonés : énergies fossiles, transport aérien, transport maritime, grandes infrastructures routières, industrie fortement émettrice, agro-industrie productiviste. Il faut également réorienter les aides publiques encore accordées aux activités incompatibles avec nos objectifs climatiques.

Les recettes issues de la production d’énergie doivent être réinvesties dans la rénovation des écoles, l’accompagnement des copropriétés, les protections solaires, les réseaux de chaleur et de fraîcheur, la végétalisation et l’aide aux ménages modestes.

L’État doit fixer les objectifs, garantir les financements et organiser la solidarité nationale. Les collectivités doivent piloter la mise en œuvre et adapter les solutions aux réalités locales.

La péréquation nationale est indispensable. Les territoires les plus pauvres sont souvent ceux où les logements sont les plus dégradés et où les habitants disposent du moins de moyens pour se protéger. La protection thermique ne peut devenir un privilège réservé aux territoires riches.

Pas seulement un plan canicule : un plan de robustesse

Nous n’avons pas besoin d’un énième plan canicule. Nous avons besoin d’un plan de robustesse climatique.

Dans quelques décennies, nos enfants jugeront probablement étrange que nous ayons attendu si longtemps pour considérer la protection thermique des logements, des écoles et des hôpitaux comme une infrastructure aussi essentielle que l’eau potable, l’électricité ou le rail. La question n’est plus seulement climatique. Elle est devenue sociale, démocratique et profondément matérielle : comment garantir les conditions concrètes d’une vie digne dans un monde plus chaud et plus instable ?

Nos grands-parents ont construit l’eau potable, l’électrification du pays, les barrages et le réseau ferré. Notre génération devra accomplir une tâche comparable : faire en sorte que les villes, les écoles, les logements et les hôpitaux restent habitables malgré les canicules, les sécheresses et les chocs climatiques.

Construire une politique de l’habitabilité. Ce n’est pas ajouter une politique écologique de plus. C’est garantir les conditions matérielles de la vie commune.

C’est cela, le grand chantier du siècle.

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