Les vraies raisons de l’hégémonie de la droite extrême à Nice

Médecin Peyrat Estrosi Ciotti continuité du double discours de la droite niçoise_ - Photo - LAB_ PLURIELLE INFO
Médecin Peyrat Estrosi Ciotti continuité du double discours de la droite niçoise_ - Photo - LAB_ PLURIELLE INFO

La victoire d’Éric Ciotti aux dernières élections municipales marque une nouvelle étape dans la domination d’une droite au discours extrême à Nice. À travers sa victoire, c’est le RN qui participe maintenant au pouvoir municipal de la cinquième ville de France. Il faut comprendre pourquoi, notamment pour savoir ce qu’on peut y faire et dans quelle mesure ça peut se reproduire ailleurs ?

Peut-être que vous ne voyez pas ce qu’il y a à comprendre : beaucoup de gens croient que la structure sociale de Nice serait naturellement favorable à la droite et que la chute de la mairie Estrosi n’illustrerait rien d’autre qu’un passage de l’électorat de droite classique à l’extrême droite. Mais si vous croyez cela, c’est que vous ne connaissez pas Nice.

Les conditions objectives de Nice : une ville étendue, inégalitaire et cosmopolite, construite sur les services d’accueil

La première chose qu’il faut se mettre en tête pour comprendre la politique (et la vie) à Nice, c’est que Nice est une très grande ville. Elle est moins grande que Toulouse et surtout moins grande que Marseille qui est immense, mais plus grande que Lyon et Paris. La ville a été énormément prolongée vers l’ouest depuis une vingtaine d’années, mais elle s’étend aussi loin vers le nord. Cette « vastitude » de Nice est d’autant plus sensible qu’elle a une autre caractéristique importante : la ville est très vallonnée, coupée par des collines à plusieurs endroits qui segmentent les quartiers les uns des autres.

La conséquence de ça, c’est que Nice est une ville qui a ses propres périphéries à l’intérieur d’elle. Nice n’a pas de grandes banlieues comme Paris, Lyon ou Strasbourg, tout simplement parce que de nombreux quartiers sont tellement loin du centre que ce sont d’abord eux qui servent de périphéries. Toute la moitié ouest de la ville a longtemps été très mal desservie par les transports en commun ; à l’époque où je vivais, c’étaient uniquement des bus qui s’arrêtaient à vingt heures et dont les fréquences n’étaient pas du tout adaptées à l’explosion démographique qu’avait connue cette partie de la ville. Comme aller au centre-ville à pied, a fortiori à Nice-est, est une véritable expédition, et que vous n’avez pas du tout envie de traverser Nice-ouest à pied de nuit, eh bien, se déplacer hors des horaires de travail nécessitait généralement d’avoir une voiture, d’être prêt à rouler un bon moment avec des embouteillages fréquents et de devoir chercher péniblement un endroit où se garer, à moins de pouvoir dormir sur place. Il n’y avait pas que l’ouest : au nord aussi, plusieurs quartiers, à commencer par L’Ariane, ont été tenus à l’écart des transports en commun. Or le développement rapide et inégal qu’a connu la ville ces dernières décennies fait que d’immenses parties de la ville ne comptaient que très peu de services, au sens le plus large du terme, quand j’y vivais.

Une division sociale profonde

Du point de vue des seuls transports, ça a changé : le tramway, qui ne reliait que le centre-ville à une partie du nord, suivant un parcours très bref, va enfin jusque-là où j’habitais, tout à l’ouest. Mais cette fragmentation géographique de la ville a servi de base à une division sociale plus profonde : un centre-ville très cher même pour une grande ville française, quelques quartiers excentrés encore plus chers comme Cimiez où les plus riches des riches vivent loin de l’agitation du cœur, mais surtout d’énormes étendues de logements en mauvais état et de constructions récentes faites à la va-vite, loin de tout, où vivent l’essentiel des classes moyennes et populaires, les fractions les plus précaires de celles-ci se trouvant dans les quartiers de L’Ariane, Les Moulins, La Vallière ou Roquebillère, avec tous les problèmes que l’on peut imaginer : ampleur du trafic de drogues, dégradations, vols à l’arrachée, agressions et compagnie. Ce n’est pas ce que vous voyez quand vous visitez Nice, c’est sûr. Là encore, il y a eu des rénovations de bâtiments depuis que je suis parti, mais je doute que cela ait fait disparaître la ségrégation sociale.

Parce que vous connaissez déjà la deuxième grande caractéristique de Nice et des Alpes-Maritimes en général : c’est un endroit très, très attractif. Le climat où il ne fait jamais ni une chaleur étouffante ni un froid de canard, la proximité de la mer et la beauté des paysages naturels alentour font que la région attire depuis très longtemps non seulement des touristes, mais aussi et surtout des gens qui veulent y acheter un logement, pour y habiter à plein temps ou comme résidence secondaire, voire comme pure opération de spéculation immobilière. C’est cette attractivité dans une aire qui est maintenant saturée, la ville ayant fini d’absorber les nombreuses terres agricoles qui l’entouraient, qui explique les loyers exorbitants de Nice.

Ce que vous ne savez peut-être pas, en revanche, c’est que Nice reste aujourd’hui encore une ville plus populaire que Lyon intra-muros dans sa composition sociale : la part des ouvriers et surtout des employés dans la population active y est plus forte, la population y est nettement moins diplômée ; la catégorie socioprofessionnelle (CSP) majoritaire à Lyon est celle des cadres et professions intellectuelles supérieures, la CSP majoritaire à Nice est celle des employés, qui travaillent essentiellement dans le secteur des services parce qu’il faut une armée de personnel pour assurer l’accueil sous toutes ses formes dans une ville aussi attractive. La même chose est d’ailleurs valable pour Cannes (il y a quand même une ville de soixante-quatorze mille habitants derrière La Croisette et le quartier du Suquet…), Antibes, Grasse ou même Menton : ces villes se différencient toutefois de Nice par le fait que leur population est plus âgée, surtout dans le cas de Menton.

Or comment font les classes populaires et les fractions basses des classes moyennes pour survivre dans une ville où elles sont nombreuses, mais où les prix sont très élevés à cause de son attractivité ? Eh bien en habitant dans des endroits très mal desservis et des immeubles de mauvaise qualité, pour bien plus cher que leurs équivalents ailleurs. Dans une ville plus petite, cela se ferait presque exclusivement dans des villes de banlieue populaire, mais la taille de Nice fait que de grands quartiers remplissent cette fonction à l’intérieur d’elle, même si la ville a aussi des communes plus petites dans sa périphérie. C’est comme ça que Nice reproduit intra-muros les antagonismes sociaux qui traversent les autres grandes agglomérations françaises.

N’allez pas croire d’ailleurs que Nice soit la préférée des riches, ou même les autres grandes villes que je mentionnais plus haut : les riches sont généralement assez malins pour se tenir à l’écart du bruit et de l’agitation qui caractérisent l’essentiel de ces communes, surtout lorsqu’ils sont suffisamment vieux pour ne pas avoir besoin d’obligations professionnelles ; ils préfèrent de loin s’installer dans des villes plus petites comme Théoule-sur-Mer, Mandelieu-la-Napoule et bien sûr le village de Saint-Jean-Cap-Ferrat avec ses tristement célèbres milliardaires… Voire des villages plus en hauteur dont ils apprécient à raison le charme pittoresque.

La troisième caractéristique importante pour comprendre la politique à Nice est que contrairement à toutes les autres métropoles françaises, elle n’a pas une université très développée. Les différents départements ont moins de moyens, les campus restent plutôt petits, de sorte que Nice n’attire pas une grande masse d’étudiantes et d’étudiants contrairement à Lyon ou même à des villes plus petites telles que Grenoble, Rennes ou Montpellier. Cela est dû à des choix politiques dans le modèle de développement de la Côte d’Azur. Pour cette raison, les jeunes représentent une part de la population moindre que dans les villes étudiantes que je viens de citer, mais une part importante tout de même : en 2022, les 15-29 ans représentaient 18,4 % de la population de Nice.

L’effet le plus important de cette caractéristique n’est pas que les jeunes représentent une part de la population un peu plus faible qu’ailleurs, mais surtout que ces jeunes sont beaucoup moins diplômés, comme la population en général : c’est très important sachant que les probabilités de se positionner à gauche sont croissantes avec le niveau de capital culturel et décroissantes avec le niveau de capital économique ; cette caractéristique de Nice est d’autant plus défavorable à la gauche que de nos jours, le débat politique est (hélas) centré sur les questions culturelles, c’est-à-dire celles sur lesquelles un positionnement à gauche est rendu plus probable par un haut niveau de diplôme.

Un rapport complexe à l’identité

La quatrième caractéristique de Nice qu’il faut prendre en compte pour comprendre comment s’y déroule la politique est son rapport complexe à l’identité. De ce point de vue, Nice est un énorme paradoxe. C’est une ville où la majorité de la population est d’origine allogène depuis probablement un bon siècle en raison de son attractivité, on y vient massivement du reste de la France et de l’Europe depuis fort longtemps, avec aussi plus récemment une immigration très forte venue du Maghreb (Pieds-Noirs compris), d’Afrique subsaharienne et du Moyen-Orient, à tel point qu’il est rare de rencontrer à Nice quelqu’un dont la famille soit implantée dans les Alpes-Maritimes depuis longtemps ; mais dans le même temps, c’est aussi une ville où l’on célèbre à tout bout de champ une identité niçoise, où l’on tient mordicus à enseigner et pratiquer à l’occasion le niçois (une déclinaison locale de l’occitan) bien qu’il ne reste probablement pas de locuteurs natifs, à rappeler le rattachement tardif du Comté de Nice (l’est des Alpes-Maritimes) à la France, à faire vivre abondamment des traditions culinaires locales comme la socca… Cette célébration paradoxale est très largement activée par le discours politique, nous verrons pour quelle raison, mais elle ne supprime pas la diversité impressionnante qu’impliquent les différentes vagues de migration sur lesquelles Nice s’est construite.

J’ajoute un dernier trait qui est moins flagrant, mais qui distingue tout de même la trajectoire historique de Nice par rapport au reste du sud de la France métropolitaine, c’est que Nice n’a jamais connu une forte implantation protestante, contrairement à tout le sud-ouest, dans une moindre mesure à Marseille et surtout contrairement à Montpellier. Ça a une petite importance tout de même sachant que les protestants traditionnels français (le cas des évangéliques et des luthériens est différent) ont souvent été un appui pour la gauche du Parti Radical et de la SFIO. Ça implique aussi que le catholicisme n’y a jamais connu de concurrence importante avant l’implantation de l’islam par l’immigration.

Tel est donc l’ensemble de grandes caractéristiques objectives qui distinguent Nice de la plupart des autres villes françaises les plus peuplées. Rien de tout cela ne voue Nice et son département à une domination sans partage de la droite, au contraire, les employés pourraient représenter une demande importante pour la gauche. La meilleure preuve que les choses ne sont pas figées est le fort taux d’abstention aux dernières élections municipales, 44 % des inscrits, légèrement au-dessus de la moyenne nationale, ce qui implique comme ailleurs que si un acteur politique parvenait à mobiliser une part importante de ces abstentionnistes, il pourrait changer considérablement les rapports de force.

La force de la droite maralpine : un populisme localiste organisé en réseau

Il est pourtant exact que le département des Alpes-Maritimes et la ville de Nice ont absolument toujours été des bastions de droite depuis qu’il existe un clivage gauche-droite, bien qu’ils aient aussi abrité une ribambelle de forteresses communistes. Cela fait une différence importante avec le département voisin du Var qui a très longtemps été connu comme « le Var rouge », fief du Parti Radical puis du Parti Socialiste jusqu’aux années 80. Mais alors pourquoi est-ce si dur pour la gauche à Nice depuis toujours ?

Pour s’en faire une idée, l’article « Un département bleu… Azur, entre conservatisme et localisme » de Joseph Martinetti (Hérodote) est d’une grande aide. Il montre pour faire court qu’il existe historiquement à Nice une droite de notables locaux rusée qui joue des effets du rattachement à la France sans jamais se fondre pleinement dans les règles de la politique nationale pour autant.

Lorsque le Comté de Nice rejoint la France et devient l’est des Alpes-Maritimes, en effet, les élites politiques niçoises, conservatrices sous le Royaume du Piémont-Sardaigne, acceptent néanmoins d’adhérer formellement à la République une fois celle-ci proclamée en France. Dès la deuxième moitié du XIXe siècle, d’une main elles développent une économie de services centrée sur l’accueil des Français et des étrangers, notamment Anglais et Russes à cette époque, mais de l’autre main elles utilisent le pouvoir municipal pour développer des réseaux de clientèle qui privilégient à cette époque les locaux dans l’attribution de tout ce que peut accorder une mairie en emplois, permis de construire, commandes publiques, financement d’associations, etc. ; de la sorte, la bourgeoisie niçoise apparaît comme protectrice du peuple, voire comme modèle à imiter, plutôt que comme adversaire de classe. L’opposition entre exploiteurs et exploités est dissimulée par l’opposition entre locaux et étrangers, activée par un discours communautariste.

Le clientélisme municipal n’est évidemment pas une spécificité niçoise ni même méridionale comme l’ont montré différentes affaires dans le reste de la France, mais ce que ce système a de particulièrement pervers à Nice, c’est qu’en développant la ville et le département sur la base de son attractivité pour l’extérieur, la bourgeoisie niçoise a construit elle-même le péril dont son système de clientèle était censé protéger les Niçoises et les Niçois, la perte de leur pouvoir sur leur territoire.

On comprend mieux ainsi pourquoi les élites politiques niçoises, de nos jours encore, aiment autant insister sur le particularisme de la ville, quand bien même elle est aujourd’hui extrêmement cosmopolite. On comprend aussi pourquoi les dirigeants de la droite niçoise répugnent tant à se rattacher pleinement aux formations politiques nationales : les Médecin père et fils ou Jacques Peyrat ont tous créé leurs formations politiques locales, conservant leur autonomie même en adhérant par ailleurs à des partis politiques nationaux.

On comprend, enfin, que les condamnations judiciaires pour corruption et détournements de fonds dans les années quatre-vingt de l’ancien maire Jacques Médecin, qui essaya de se présenter comme la victime d’un complot stalinien avant de fuir en Uruguay, n’étaient que l’aboutissement d’un très ancien système poussé à des dimensions telles que la justice ne pouvait plus l’ignorer. Jacques Médecin, derrière ses saillies xénophobes, avait toutefois poussé dans de nouvelles directions le clientélisme communautariste en admettant sur sa liste des représentants des différentes communautés culturelles présentes à Nice, faisant à chacune une sorte de place négociée en fonction de l’identité ; cet écart entre les discours et les actes à propos des populations immigrées est resté une constante dans la droite niçoise depuis.

La domination de la droite niçoise ne s’est pas arrêtée à l’effondrement du système Médecin : Jacques Peyrat a pris sa place. Jacques Peyrat, qui a d’abord été l’avocat du célèbre bandit Albert Spaggiari (par ailleurs ancien de l’OAS et sympathisant néofasciste), a été à peu près tout ce qui était de droite politiquement : il a été gaulliste, il a été au CNI, il a été giscardien, il a participé à la fondation du FN et a été l’un de ses députés dans les années quatre-vingt puis, constatant que son positionnement au FN le condamnait à l’opposition tandis qu’une place venait de se libérer avec la chute de la maison Médecin, il s’est rabiboché avec les différents partis de la droite classique tout en créant son propre parti local – beaucoup plus tard, il reviendrait au FN pour affronter son successeur désigné à l’UMP Christian Estrosi, qu’il n’aimait guère. Il a ainsi réalisé une synthèse entre la droite traditionnelle des notables niçois et la poussée du Front National, tout en poursuivant comme Jacques Médecin le fait de sélectionner sur sa liste des candidates et candidats qui représentent les populations maghrébines, pieds-noirs, juives et ainsi de suite, comme garanties offertes à différentes communautés ; ce qui disparaît dans ce système, bien évidemment, ce sont la représentation des classes sociales et le projet d’intérêt général.

Le système d’entretien des réseaux de clientèles couplé à un discours xénophobe fonctionne d’autant mieux de nos jours avec la présence massive à Nice de populations issues de l’immigration extra-européenne : non seulement les classes populaires et moyennes sont toujours en très forte concurrence pour obtenir logements, emplois bien rémunérés et services du fait de l’attractivité du territoire pour les plus riches qu’elles, mais en plus le racisme, conscient ou non, fait que l’on ressent un sentiment de déclassement si l’on n’est pas mieux traité que des gens dont on perçoit la présence comme illégitime, suivant les mécanismes que détaille Félicien Faury dans son livre « Des électeurs ordinaires », enquête sur la normalisation de l’extrême droite.

C’est ainsi que la droite niçoise a très tôt adopté un discours xénophobe paradoxal, en réalité peu suivi d’actes, et que l’extrême droite s’est très vite implantée à Nice : à ce jour, ses tenants ont cependant toujours dû pour réussir soit la quitter pour devenir des notables locaux comme les autres, ainsi que l’a fait Jacques Peyrat, soit au contraire se rallier à un notable ancré localement, ce qui vient de se passer avec Éric Ciotti.

La droite maralpine n’a bien sûr pas été si forte qu’elle n’ait pas rencontré des résistances importantes dans son histoire à l’échelle du département et même dans une moindre mesure à Nice.

Des oppositions de gauche qui n’ont pas résisté à leur déclin national

Comme je l’évoquais plus haut, cette résistance s’est en particulier incarnée dans un Parti Communiste fort au XXe siècle, qui bénéficiait d’un puissant ancrage chez les ouvriers, notamment d’origine italienne, et sans doute aussi chez les petits agriculteurs au-dessus de l’agglomération. L’article de Joseph Martinetti fait de la vallée du Paillon le lieu privilégié de cette implantation du PC, qui lui a permis d’obtenir la mairie d’une kyrielle de petites villes et de villages des Alpes-Maritimes, parfois pour longtemps : cela a été le cas à Carros, Contes, Saint-Martin-du-Var, Biot pour un temps plus bref, Villeneuve-Loubet, La Trinité… À Nice même, le PC a pu faire élire plusieurs fois sur la première circonscription le député Virgile Barel, devenu la figure la plus connue du communisme maralpin, et est passé à un peu plus de neuf cents voix près d’arracher la mairie à Jacques Médecin au second tour des élections municipales de 1977 !

À Nice comme dans le reste du département, le PCF n’a cependant pas résisté aux effets combinés de la désindustrialisation, de l’effondrement de l’URSS et des errements de sa direction. Parmi les forteresses communistes, seule Contes est encore en place de nos jours.

Pour rester dans l’opposition de gauche, le PS a lui aussi fini par s’implanter d’une manière assez solide, bien que plus tardivement que le PC, puis aussi Les Verts devenus récemment Les Écologistes : dans le département, ils sont surtout puissants à Mouans-Sartoux et à Valbonne, villes où les opportunités d’emplois pour diplômés de Sophia-Antipolis ont attiré la couche sociale que Bourdieu appelait la petite bourgeoisie nouvelle. Le PS a réussi à devenir un parti puissant à Nice dans les années 90-2000, s’appuyant surtout sur les fonctionnaires et l’université ; la liste d’union de la gauche conduite par Patrick Mottard, un professeur de droit, a ainsi fait un score très honorable face à Jacques Peyrat aux élections municipales de 2001.

Le PS de Nice s’est cependant rapidement bureaucratisé, comme on pouvait s’y attendre au vu de son faible ancrage populaire dans la ville. Au terme d’une lutte entre courants, c’est Patrick Allemand, plutôt proche de François Hollande, qui a pris sa tête dans les années 2000, profitant du fait que sa position de vice-président de la région PACA lorsque celle-ci était tenue par le PS faisait de lui un interlocuteur privilégié pour des associations ayant besoin de financement public… Son rival Patrick Mottard et l’épouse de celui-ci Dominique Boy-Mottard ont quant à eux préféré partir au Parti Radical de Gauche, sans que leur candidature séparée aux élections municipales 2008 obtienne un grand succès. Le PS de Nice a donc été un PS majoritairement situé sur la droite du parti et en proie à des logiques internes bien différentes de celles de l’efficacité électorale ; sans surprise, il s’est effondré une fois François Hollande devenu Président de la République.

L’extrême gauche a quant à elle toujours été très faible à Nice, ce qui n’est pas étonnant compte tenu de la faible proportion que représente sa population étudiante, mais disons qu’une gauche beaucoup moins institutionnelle a tout de même été représentée par Les Alternatifs, héritiers du Parti Socialiste Unifiée, dont les Alpes-Maritimes ont été l’une des sections les plus fortes de France ; cela leur a permis de conduire une liste commune avec la Ligue Communiste Révolutionnaire aux élections municipales de 2008, obtenant 2 % des voix.

Aux élections municipales de cette année, c’est le parti, Les Écologistes, qui a conduit une liste d’union avec le PS et le PCF, parvenue à 14,26 % au second tour. Une liste sur la gauche de celle-ci s’est constituée au premier tour, Nice Front Populaire, dont la composante la plus puissante était la FI, mais qui agrégeait autour d’elle d’autres composantes dont le NPA-L’Anticapitaliste, des éléments détachés du PCF parmi lesquels l’ancien conseiller municipal Robert Injey ou encore d’anciens Alternatifs, parvenant à un peu moins de 9 % des suffrages exprimés. Les deux listes ont toutefois échoué (je suppose que la seconde au moins a essayé) à représenter les employés qui forment la classe sociale majoritaire à Nice : on trouve sur la liste Les Écologistes-PS-PCF majoritairement des cadres et des professions intellectuelles très qualifiées, tandis que la liste Nice Front Populaire était plutôt une liste d’enseignants du secondaire, de fonctionnaires occupant des positions intermédiaires et d’étudiants, menée par une avocate, Mireille Damiano.

À droite des notables : le courant identitaire

Mais bien sûr, Nice est aussi la ville qui a vu apparaître une nouvelle forme d’extrême droite, contestant sur sa droite le jeu trouble entre la droite niçoise des notables et le FN : c’est là qu’est né le Bloc Identitaire, créé par d’anciens militants nationalistes-révolutionnaires qui avaient décidé de jeter aux orties les références explicites au fascisme et le soutien au régime islamiste iranien de leurs camarades pour développer une ligne centrée sur l’islamophobie et l’euro-régionalisme, partant du principe qu’il devait exister une culture uniforme sur un territoire donné et que ceux qui n’en faisait pas partie devait être chassés. Le meneur de cette organisation dissoute depuis était Philippe Vardon, venu du milieu skinhead, mais aussi ancien étudiant en science politique à l’université de Nice Sophia-Antipolis comme votre serviteur.

Dans les années 2000, les identitaires ont fait campagne intensivement sur l’idée d’une autonomie de Nice sous le nom de Nissa Rebela, développant même une rhétorique anti-française qui tranchait avec le discours habituel de l’extrême droite ; ne parvenant pas à dépasser 3 % aux élections municipales, ce qui faisait déjà beaucoup pour un groupe aussi extrême, ils ont cependant fini par se fondre dans le Front National au cours des années dix. Le RN n’a jamais adopté leur euro-régionalisme, mais s’est en revanche moulé sur leur obsession pour l’islam ; Vardon et beaucoup de ses camarades ont après cela préféré partir chez Reconquête avec Éric Zemmour.

En définitive, il n’est donc rien resté d’assez fort pour s’opposer à la droite des notables niçois, sur sa gauche comme sur sa droite.

D’Estrosi à Ciotti : la continuité du double discours de la droite niçoise

L’arrivée à la tête de celle-ci en 2008 de Christian Estrosi et Éric Ciotti, respectivement comme maire de Nice et président du conseil général des Alpes-Maritimes, a marqué une forme de nationalisation de la droite maralpine sur le plan des structures, car l’un et l’autre ont pleinement inscrit leurs carrières à l’UMP sans créer de formation politique locale contrairement à Peyrat et aux deux Médecin, ils étaient en outre très proches de Nicolas Sarkozy. C’est seulement après que LR se soit effondré qu’ils l’ont quitté, Estrosi pour partir sur sa gauche s’associer avec la Macronie au sein de Horizons, Ciotti au contraire pour partir à sa droite créer l’UDR comme allié du RN. Pour autant, Estrosi et Ciotti ont tous deux poursuivi dans leur discours à l’échelle municipale le populisme de droite localiste qui caractérise la droite maralpine depuis toujours.

À présent que les deux se sont opposés aux élections municipales, c’est donc Ciotti qui l’a emporté, profitant de l’appui du RN et probablement d’un mécontentement vis-à-vis de la mairie Estrosi qui a brutalement haussé sa taxe foncière après l’avoir longtemps gelée.

Il ne s’agit toutefois pas d’une rupture aussi importante qu’il n’y paraît : Ciotti prend la place d’Estrosi comme Estrosi a pris celle de Peyrat et comme Peyrat a pris celle du fils Médecin, mais en dehors de l’alliance avec le RN, la logique reste pour l’heure la même. La liste constituée par Ciotti aux élections municipales est comme d’habitude une liste de notables où presque toutes les candidates et candidats appartiennent aux professions libérales, aux cadres ou aux chefs d’entreprises, et l’on y croise une fois de plus des gens d’origines variées. Il ne faudrait pas croire non plus que le programme officiel de Ciotti porte la trace des fantaisies racistes et réactionnaires imbéciles qu’il porte habituellement : il va jusqu’à proposer une « Charte des valeurs contre la violence politique, le racisme, l’homophobie et la haine des religions » ; étrange manière de lutter contre le « wokisme », « l’islamo-gauchisme » et le « grand remplacement » !

La seule chose dans laquelle le programme de Ciotti soit extrême, en fait, c’est la démagogie : à le lire, il veut tout construire, tout rénover et multiplier les services publics, mais tout en ne faisant que baisser les impôts ; voilà qui s’annonce difficilement réalisable dans une des communes les plus endettées de France ! Difficile de dire ce qu’il fera vraiment au pouvoir, mais ce qu’il y a de sûr, c’est que le décalage entre le discours qu’il tient pour faire le clown dans les médias nationaux ou sur les réseaux sociaux et la façade beaucoup plus consensuelle qu’il a adoptée aux élections municipales montre qu’il a conscience de devoir diriger une ville cosmopolite où les classes populaires sont encore nombreuses. Dans cette affaire, le RN a en tout cas gagné des élus et une nouvelle façade présentable.

Quoi qu’il en soit, vous voyez que la domination ininterrompue de la droite à Nice est l’affaire de facteurs autrement plus compliqués et plus contingents que le poids de retraités aisés souvent invoqués par les gens qui ne connaissent pas la ville : Nice a des conditions objectives très particulières que l’on oublie souvent, dues à sa taille et à sa mixité, que les acteurs politiques activent d’une manière précise par leurs stratégies ; ce sont même en partie les choix stratégiques qu’ils ont faits au pouvoir, qui ont fait de la ville ce qu’elle est dans ses conditions objectives.

Si la gauche veut briser le système mis en place par la droite niçoise, il lui faut parvenir à s’extraire des jeux du clientélisme et du communautarisme pour recentrer la politique sur un projet d’intérêt général agrégeant sans distinction culturelle. Il lui faut également parvenir à donner aux employés qui forment la majorité de la population active ainsi qu’à la classe plus petite, mais présente des ouvriers, une représentation directe en politique qui lui donne une autre possibilité que de s’en remettre aux petits arrangements et à la démagogie de la droite niçoise.

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