« Il nous revient de changer le cours de l’Histoire » : Serge Ragazzacci appelle à amplifier la mobilisation sociale

L'interview Serge Ragazzacci - Photo - LAB_ PLURIELLE INFO
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Présidentielle 2027 1er tour Dimanche 18 avril 2027
dans 161 jours

Après la mobilisation du 5 novembre, Serge Ragazzacci, responsable de la CGT dans l’Hérault, évoque un mouvement social « exceptionnel et historique ». Avec près de 20 000 manifestants dans le département, la convergence entre la jeunesse et le monde du travail ouvre, à ses yeux, de nouvelles perspectives. Salaires, services publics, antifascisme, répression policière et conférence sociale du 9 novembre : dans cet entretien, le syndicaliste défend une mobilisation offensive, déterminée à obtenir des avancées immédiates et à peser sur l’avenir politique du pays.

« Il nous revient à nous aussi de changer le cours de l’Histoire et nous avons confiance en notre capacité à le faire. » — Serge Ragazzacci, CGT.

Question

Jean-Philippe Vallespir : Serge Ragazzacci, le 5 novembre, est-ce une mobilisation qui change la donne ? C’est une mobilisation qui a rassemblé les salariés, les jeunes et les retraités. Quel bilan vous tirez de cette journée dans l’Hérault ? Et est-ce qu’on assiste à un élargissement durable du mouvement social ?

Serge Ragazzacci : Est-ce qu’il y a une mobilisation qui change la donne ? C’est toujours un peu difficile, mais ça peut paraître prétentieux de dire qu’une mobilisation est historique, mais tant pis je veux bien employer le terme. Pourquoi ? Pour plusieurs raisons : d’une part, par le nombre de manifestantes et manifestants qu’il y a eu partout en France. Nous avons recensé plus de 1,6 million de manifestantes et manifestants. Sur l’Occitanie, nous étions au niveau du 1er mai 2023.

Dans l’Hérault, malgré les alertes météo, près de 20 000 manifestants. C’est remarquable compte tenu du déluge qui s’est abattu. Donc ça, c’est un premier critère. Le deuxième élément, c’est la nature de la mobilisation puisque j’ai indiqué qu’on était au niveau du 1er mai 2023. Mais les mobilisations sur les retraites sont toujours des mobilisations exceptionnelles parce qu’elles touchent tout le monde, et qu’il y a le refus d’un projet. Or là, nous ne sommes pas du tout dans le cas de figure de ce qu’on a connu en 2023, parce qu’il n’y a aucun projet de loi à rejeter, même si nous syndicalistes, sommes en bagarre contre le PLF et le PLFSS. Donc, on va dire qu’on est sur une mobilisation offensive.

Offensive, pour aller conquérir des moyens pour les services publics, pour la jeunesse, pour son l’éducation et son avenir, mais aussi pour le monde du travail évidemment, surtout la question de l’augmentation des salaires, des pensions, le blocage des prix… Autre caractéristique un peu exceptionnelle, c’est la durée puisque ça a démarré en septembre avec les premiers mouvements, ensuite la grève du 29 septembre où nous avions constaté beaucoup de jeunes dans le cortège. Et puis les lycéens qui ont poursuivi leur mouvement malgré une répression qui restera sûrement comme une marque dans l’Histoire parce que moi ,je n’ai pas souvenir qu’on est eu de telles mesures répressives vis-à-vis d’un mouvement lycéen.

Ce 5 novembre, j’ai fait les deux manifs, celle de Béziers et celle de Montpellier. Et ce n’était pas forcément les mêmes manifestants qu’il y avait. Il y a des choses qui s’agrègent, qui se complètent. Il y a un caractère exceptionnel et historique dans cette mobilisation. C’est une véritable aspiration politique, car ce n’est pas neutre quand la jeunesse revendique son antifascisme. Et cette jeunesse s’inscrit dans la perspective politique des élections présidentielles et ça, ce n’est pas tout à fait tout à fait habituel. Les deux autres éléments qui vont donner un caractère historique, c’est d’une part la puissante mobilisation lycéenne, et d’autre part cette capacité à avoir une unité syndicale, unité qui s’est construite face à l’absence d’écoute du gouvernement et une répression inédite. Il n’y a plus tellement de chiffres qui circulent, mais pour la CGT, on pense qu’il y a eu 14 000 et 15 000 arrestations, ce qui est énorme, dont une partie de mineurs, ce qui est intolérable.

Le gouvernement s’attendait plutôt à ce que les gens attendent sagement d’aller aux urnes. Et finalement ce n’est pas le scénario qui s’est écrit dans le pays, c’est plutôt une très bonne nouvelle. Je vais anticiper la question suivante. Dans six mois on nous dira qu’il faut que le gouvernement élu, doit se mettre en place et puis que le gouvernement puisse travailler et puis qu’il faudra attendre six mois de plus et puis le budget 2028 et donc ça veut dire que pendant six mois, un an, les prix continuent à augmenter, les gens continuent à souffrir : donc tout ça n’est pas sérieux.

Question

Jean-Philippe Vallespir : Alors justement, il y a aussi comme une volonté de ne pas voir laisser partir Emmanuel Macron par la grande porte. Mathieu Guy de la CGT le 5 novembre à Montpellier affirmait : « la colère doit devenir une force, la mobilisation doit devenir une victoire. » 
Comment procède-t-on, Serge Ragazzacci, pour que la mobilisation devienne une victoire, surtout avec cette convergence entre la jeunesse et le monde du travail.

Serge Ragazzacci : D’abord il faut continuer. Même si c’est extrêmement puissant dans la rue, on n’a pas encore fait totalement le plein. Donc ! Notre job dans les entreprises, c’est de voir comment les choses peuvent continuer à s’inscrire sous différentes formes. Il y a évidemment la perspective d’une nouvelle journée de grève et de manifestation, mais ça va être aussi de démultiplier les débrayages et les assemblées générales. Il faut que sur chaque site de travail, il y ait des discussions, des débats dans le privé, des appels à se mobiliser sur la question des salaires.

Oui, il y a une focalisation sur le gouvernement et Emmanuel Macron, mais la clé, ça reste le patronat qui refuse de sortir de cette politique qui le sert. On a très bien vu le MEDEF qui a surréagi, quand il y a eu l’idée d’anticiper 1% de l’augmentation du SMIC, en disant que ce serait une véritable catastrophe. Tout ça est ridicule ! Il n’y a aucune difficulté à le faire. Et le scénario du MEDEF de dire : si vous augmentez les salaires, il y aura des licenciements. C’est encore une fois ridicule, car les licenciements, soyons clair : ils ont déjà lieu.

En plus, les salaires sont bloqués ! Notre pays souffre d’une récession. Il n’y a plus assez d’argent et les gens n’arrivent plus à consommer, y compris pour leurs besoins du quotidien, du caddie pour manger au carburant pour aller travailler. Tous les prix ont explosé.

Quant à ceux qui ont un peu plus de moyens… Et bien, ils et elles hésitent et préfèrent épargner parce qu’ils ont à leur tour la peur du lendemain. Cette peur s’est installée partout et donc nous sommes devant une récession. Il n’y a plus de consommation dans notre pays.

Dès maintenant, il faut redonner du pouvoir d’achat, bloquer les prix et revoir nos politiques. C’est une façon de relancer l’économie, et c’est en particulier ce qui s’est passé en Espagne. Un exemple que nous aimons citer, l’Espagne qui sera en mobilisation le 11 novembre.

Question

Jean-Philippe Vallespir : C’est quoi le process pour faire entrer les salariés du privé dans le mouvement ?

Serge Ragazzacci : Alors les préavis de grève, c’est pour les fonctionnaires.
 Donc ce qui est important, c’est qu’il y ait plus d’organisations syndicales dans le secteur privé, c’est ça la clé. Nous faisons dès lors du parrainage d’entreprises, c’est à dire aller dans des boîtes où l’on sait qu’il n’y a pas de syndicat et créer les conditions pour pouvoir créer l’organisation syndicale.

Maintenant il faut que les gens n’attendent pas de savoir : que va dire la CGT ? Ou bien que va faire la CGT ? Il faut que les gens partout où ils sont, se mettent à débattre, qu’ils s’organisent et qu’ils créent leur mouvement. C’est de ça aujourd’hui ce dont on a besoin.

Question

Jean-Philippe Vallespir : lundi 9 novembre, Sébastien Lecornu convoque une « conférence sociale » : ce sera une grande date, une petite date ou bien c’est juste du bidouillage de com’ ?

Serge Ragazzacci : Ce ne sera pas une grande date parce que le patronat n’a pas été suffisamment impacté pour lâcher du lest. Notre analyse : c’est que face à une mobilisation historique, le gouvernement est obligé de réagir.

Bon ! La discussion de lundi avec le patronat, elle peut tourner un peu autour de SMIC, mais pour l’instant ce qu’ils nous annoncent : 20€ d’augmentation, c’est totalement insuffisant que ce soit pour la CGT ou la CFDT. Nous, c’est un peu plus, c’est 10 % que l’on veut maintenant, tout de suite. On est très loin de tout ça et comme le disait Sophie Binet, « on n’est pas venu pour faire une opération pièce jaune. »

Et puis surtout les fonctionnaires sont oubliés, la jeunesse est oubliée pour l’instant. Alors, ce n’est pas non plus une opération de communication parce que s’il y a une réunion, c’est que ça a bougé et que ça a bougé fort dans le pays et que ça bouge depuis des semaines.

Il y a une intersyndicale qui doit se réunir lundi, elle devrait déboucher par une nouvelle journée de grève et des manifestations très rapprochées.

Question

Jean-Philippe Vallespir : Très rapprochées, c’est-à-dire très vite à la suite du lundi 9 novembre c’est ça ?

Serge Ragazzacci : Oui, mais il faut que tout le monde prenne conscience exactement de la nature de ce qui est en train de se passer dans le pays. Et il serait bon que l’on puisse avoir du plus et du mieux tout de suite. Cette mobilisation est protéiforme. Et les questions environnementales, les questions sociales, l’antifascisme, le refus de l’arrivée d’extrême droite dans ce pays, tout cela est de nature à pouvoir changer une Histoire que certain voulait écrite en avance.

Nous souhaitons à la CGT que par la mobilisation sociale, nous aidions à faire ce qui s’est passé au Brésil avec Lula ou ce qui s’est passé aux États-Unis avec les défaites de Trump lors des Midterms, pour empêcher l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir dans notre pays.

« Nous avons le projet de construire à la fin du mois une mobilisation à caractère international avec toutes les mobilisations qui se passent en Europe. » — Serge Ragazzacci, CGT.

Nous avons le projet de construire à la fin du mois une mobilisation à caractère international avec toutes les mobilisations qui se passent en Europe. On sent bien qu’au niveau international, il y a des choses qui bougent. Il y a un mois de ça, c’était des craintes sur l’arrivée de l’extrême droite au Brésil et dans un certain nombre de pays. On voit que finalement les choses ont été déjouées. Il nous revient à nous aussi de changer le cours de l’Histoire et nous avons confiance en notre capacité à le faire.

Question

Jean-Philippe Vallespir : Sur le maintien de l’ordre à Montpellier ? Qu’est-ce qui se passe à la préfecture de l’Hérault ?

Serge Ragazzacci : Je crois surtout que c’est un gouvernement un peu aux abois. Je ne comprends pas les mesures d’interdiction qui sont faites sur les manifestations d’autant qu’on le voit bien, cela n’empêche pas les gens de manifester.  Un État qui interdit avec des citoyens qui continuent à manifester, je ne saurais que lui conseiller d’arrêter d’interdire.

La société de cette fin d’année 2026 n’est pas prête à accepter les interdictions. Je pense que la première erreur du gouvernement, c’est l’envoi massif de policiers sur des blocus lycéens. Cela qui a ému et a engendré un sentiment de révolte.

Chaque préfecture va recevoir un communiqué des syndicats en appui de ce qui s’est passé le 5 à Toulouse. Le carré de tête syndical a été chargé et on compte 10 camarades blessés. Il y a eu un ordre de charger, et les images sont parlantes : les camarades prennent des coups. 10 personnes qui ont été conduites à l’hôpital. On ne peut pas vivre dans une démocratie de cette façon-là. Il faut que l’État fasse redescendre la pression.

Il faut que les policiers soient extrêmement attentifs ! Et nous attendons toujours des explications sur ce qui s’est produit avec des milices d’extrême droite en France sur une vingtaine de villes . On attend vraiment des explications crédibles de la part de Laurent Nunez, qui a nié la passivité des forces de police. Les images malheureusement sont assez cruelles pour le ministère de l’Intérieur. Il y a là un véritable sujet. Le danger pour notre pays ce n’est pas une prétendue ultra gauche, en revanche la violence de l’ultra droite contre les manifestants, on l’a bien vu !

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