Il n’y a pas que Macron et son gouvernement qui prennent l’eau. Les médias ont si rapidement sombré au mépris de la déontologie la plus élémentaire que la veille de la journée de bascule du 17 octobre, 780 étudiant·es en école de journalisme avaient signé une tribune intitulée : « nous ne voulons pas de ce journalisme« .
En écho du mouvement lycéen qui est parvenu à faire entendre des exigences et une colère que les adultes ne parvenaient pas à faire émerger, les étudiant·es en journalisme énoncent dans leur tribune des vérités toutes simples : « On nous apprend que les mots servent d’abord à présenter les faits. Les événements récents mettent en lumière la manière dont la majorité des médias opèrent une inversion symbolique, consistant à traiter davantage les dégâts matériels que la perte d’un œil, d’une main ou d’une mâchoire fracturée. Nous dénonçons ici une manipulation sémantique. Pour criminaliser les revendications en cours, les médias qualifient des feux de poubelle de « violences urbaines ». Ils décrètent « violents » les moindres dégâts matériels quand la répression et les sévices physiques apparaissent sous l’appellation « maintien de l’ordre ». Il ne s’agit donc pas seulement d’une différence de vocabulaire, mais d’un choix éditorial. »
Le choix : Survalorisation des violences pour invalider les revendications
Ce choix éditorial, ACRIMED l’a minutieusement documenté : du lundi 28 septembre au jeudi 1ᵉʳ octobre, 13 h et 20 h cumulées, l’observatoire des médias note que le traitement des « violences » en marge du mouvement a été neuf fois plus important que les causes ou les revendications du mouvement lui-même. Les violences policières, elles, n’existant quasiment pas.
Le 13 octobre, c’est Arrêt sur images qui faisait ses comptes sur France info. De 6h à 22 h, ce jour-là, les lycéens ont eu droit à 13 min et 16 s, soit 1,38 % du temps d’antenne. Évidemment, on renonce à tenter cette comptabilité pour les chaînes des milliardaires tant leurs partis pris sont caricaturaux, les images hypnotiques et les termes calamiteux quand ils ne sont pas injurieux ou mensongers. Il y a plus de « chroniqueurs », de « tautologues », de « commentateurs » que de journalistes. Et c’est open-bar pour les représentants d’extrême droite, affichés ou clandestins, mais assurément toujours bien soignés.
En revanche, côté service public où on peut espérer un minimum de déontologie, la glissade a été fatale ce week-end du 17 octobre au point que tous les syndicats de France Télévision ont exprimé leur indignation.
« France 2 ou les casseurs de déontologie »
Le syndicat CFDT de France TV a réagi le 19 octobre avec vigueur : « Hier soir, avec cette édition spéciale « La France sous le choc », France 2 a franchi un cap que même BFM n’aurait imaginé. Une ligne rouge déontologique. Piétinant à l’instar des casseurs qu’elle dénonce, comme insane, le contradictoire, la mesure, le traitement des faits, tous les faits. Un choc, oui. » Après avoir décrypté tous les travers de cette émission, le syndicat annonce qu’il va saisir la commission de déontologie, et affirme que » la CFDT FTV déplore ce traitement médiatique qui, ne soyons pas naïfs, fait le lit du RN et de son obsession pour le tout sécuritaire et l’ensauvagement de la France. Nous nous tirons aussi une balle de LBD dans le pied et dans l’œil. Dans le pied, car TF1, qui a beaucoup moins tartiné que nous hier soir, a réuni 2,5 millions de téléspectateurs de plus que nous. Dans l’œil, parce que nous sommes manifestement incapables de voir ce qu’attendent les jeunes des médias et de nous en particulier« .
Le lendemain, le syndicat CGT France Télévision affirme : « Le 20h week-end a choisi son camp. Desservir la cause des revendications légitimes portées par les lycéens et les citoyens » et tient à préciser « Le 20h week-end ne représente en aucun cas l’opinion de l’ensemble des journalistes de France Télévisions« . Énumérant les partis pris et contre-vérités qui ont émaillé le journal de 20 heures, le communiqué indique qu’il se désolidarise complètement de ce « JT de désinformation, porte-parole du ministre de l’Intérieur. Une télé de préfecture. La politique du pire à France Télévisions est à l’œuvre« . Le syndicat dit attendre des réponses claires du directeur de l’information pour savoir quelles suites il compte « donner à ce crash éditorial. Pour la CGT, toute l’équipe du 20h du 18 octobre a failli et doit démissionner. »
Enfin, dans un communiqué intitulé « France 2 ou les casseurs de déontologie« , le syndicat SUD FRANCE TÉLÉVISION revient sur le 20H du 18 octobre : « Par le choix des titres, par les angles des reportages, par la hiérarchisation des informations, par le manque criant de recul et d’analyse, Laurent Delahousse s’est transformé en idéologue et le JT est devenu un organe de propagande au service du ministère de l’Intérieur. Notez d’ailleurs que les seuls syndicats interrogés, au lendemain d’une mobilisation sociale historique, sont ceux… de la police.«
Affirmant que « CNews n’aurait pas fait pire« , Sud dénonce cette heure d’antenne « consacrée à faire la propagande du gouvernement et le lit de l’extrême droite. Notre carte de presse ne doit pas être qu’un symbole, elle nous oblige. Défendons-la. Sud exige une réponse du directeur de l’information aux nombreuses critiques internes et externes à France Télévisions« . Le magazine TV de référence Télérama pose aussi son verdict : « France 2 assume de renoncer totalement au journalisme »
Deux flagrants délits
Dans tout ce marasme, on relèvera une des plus grosses fakenews racistes. S’exprimant sur le plateau de CNews, Paul Amar a affirmé que les casseurs du 17 octobre disposaient des adresses « de pas mal de commerçants juifs. » il précisait même : « Dans une rue de Marseille, je l’ai appris ce matin, tous les commerces détenus par des juifs ont été incendiés. [Tandis que] les commerces tenus par les musulmans ne l’ont pas été. » Le hic, c’est que les organisations juives locales et nationales unanimes ont démenti catégoriquement cette prétendue information.
Mention spéciale également pour Alix Bouilhaguet, éditorialiste «politique» à France 2 et sur France Info qui anime une interview matinale. Il y a quelques semaines, face à Manuel Bompard, elle avait accusé le maire de New York, Zohran Mamdani, de « botter en touche » sur la condamnation du 7 octobre et de lever des fonds pour l’UNRWA, une agence de l’ONU suspectée, à l’en croire, de « collusion avec le Hamas ». Les deux assertions étaient évidemment erronées. La direction de Radio France avait donc dû faire une mise au point peu glorieuse.
Cela ne l’a pas empêché de récidiver au lendemain du 17 octobre où elle a affirmé sur un ton péremptoire, que « si l’on regarde les faits », le candidat de la France Insoumise « n’a jamais nettement condamné les violences du 17 octobre, ni les pillages, ni les dégradations de bâtiments publics comme la mairie de Limoges ».
Alors que quelques heures plus tôt, lors de son interview sur LCI, Jean-Luc Mélenchon avait pris nettement ses distances avec des méthodes d’action qui n’ont jamais été celles de son mouvement. Il s’était même étendu longuement sur l’incendie de la mairie de Limoges, qu’il a qualifié de « crime » car une mairie, c’est une « maison du peuple » et « c’est sacrée« . L’éditorialiste n’avait pas eu connaissance non plus des dix déclarations de ce mois où Jean-Luc Mélenchon a lancé des appels réitérés à la non-violence. Prise en flagrant délit de mensonge, Alix Bouilhaguet a du faire son mea culpa sur le réseau X. Elle a écrit, à la date du 21 octobre : « Ce matin, en affirmant que Jean-Luc Mélenchon n’avait pas nettement condamné les pillages du 17 octobre et l’incendie de la mairie de Limoges, j’ai commis une erreur. Je tiens à présenter mes excuses » Mais ce message d’excuse ne sera connu que de ses seuls abonnés, les télespectateurs resteront eux avec ce mensonge.
Rappel des fondamentaux de la profession
À sa décharge, elle est loin d’être la seule à affirmer tout et n’importe quoi sur Jean-Luc Mélenchon, son mouvement, ses élu·es, sans jamais prendre la peine de vérifier. En attendant, elle a pu rejoindre tranquillement son poste comme si de rien n’était, tandis qu’Isabelle Saporta s’est fait suspendre une semaine de LCI pour avoir pris à parti la députée macroniste Prisca Thevenot dans l’émission « Brunet sans filtre »… des filtres, il faut croire qu’il y en a.
Retour à la tribune des étudiant·es en journalisme qui ont la sagesse de rappeler à leurs aînés qu’il convient de se ressaisir : « Le journalisme est un contre-pouvoir par nature et l’information, un bien commun. N’oublions pas que l’essor de la presse prend ses racines en pleine Révolution Française, en suivant l’idée républicaine : par le peuple, pour le peuple. Nous nous reconnaissons davantage dans la couverture de certains médias à la ligne éditoriale indépendante et appelons les médias grand public et leurs journalistes à se responsabiliser. D’autant plus que dans un contexte de campagne présidentielle, le rôle des médias occupe une place majeure. Chaque journaliste a une responsabilité. S’affranchir du cadre déontologique, en faisant primer l’opinion sur la véracité des faits, revient à condamner à mort, non pas uniquement la profession, mais la démocratie elle-même. Nous ne voulons pas de ce journalisme.«
