S’il y a des gens de bonne foi qui se posent des questions sur la polémique en cours, celle d’une phrase prononcée par Jean-Luc Mélenchon lors de son meeting à Lyon le 26 février concernant l’affaire Epstein, remettons ici les propos incriminés.
« Car rappelez-vous qu’il y a à France Info une celluuuule d’investigation qui reçoit directement les infos des flics qui eux-mêmes les trouvent chez les juges et les disent ensuite dans leur journal ! Voilà : le droit à la défense, allez vous faire voir ; le secret de l’instruction, ce sera une autre fois ! SAUF s’il s’agit de l’affaire Epstein ! [il prononce le nom à la germanique] Ah, je voulais dire « Epstine ». Pardon ! Ça fait plus russe, « Epstine », hein ? Alors maintenant, vous direz « Enstine » au lieu d' »Einstein », « Frankenstine » au lieu de Frankenstein. Eh beh voilà, non, tout le comprend comment il faut faire ? (rire du public) ».
Vous pouvez aussi regarder la vidéo afin de vérifier sur quel ton le propos était tenu – celui de la plaisanterie. Bon, si vous avez suivi, normalement vous avez saisi la boutade : l’ancien candidat à l’élection présidentielle Jean-Luc Mélenchon tourne en dérision le fait que la prononciation « Epstine » pourrait faire croire que le nom du milliardaire américain Jeffrey Epstein avait une connotation russe, ce qui servirait les affaires des médias français qui s’efforcent de parler le moins possible de cette affaire et ont développé une théorie selon laquelle Jeffrey Epstein aurait été un agent russe.
La prononciation à la germanique est-elle antisémite ?
Maintenant, on va se poser calmement et on va chercher ensemble ce qu’il pourrait y avoir d’antisémite dans ces propos puisque tout ce qui est à droite de la FI dans les médias et le monde politique le prétend.
L’argument le plus souvent invoqué est que prononcer Epstein à la germanique, « Epchtaïne » si vous voulez, serait antisémite, car le yiddish, la langue historiquement parlée par les Juifs ashkénazes, est une langue germanique ; prononcer son nom ainsi ne pourrait donc pas avoir d’autres buts que de rappeler son origine juive. Ah bah, je suis navré de vous dire que si c’était vrai, je serais antisémite également parce que moi aussi, quand je lis ce nom, mon premier réflexe est de le prononcer à la germanique.
Mais il me semble que c’est quand même assez intuitif de prononcer comme ça en France, dans un pays frontalier de l’Allemagne et de la Suisse (surtout pour moi qui suis alsacien). Comme Mélenchon le souligne lui-même, on a l’habitude de prononcer de la même façon le nom du scientifique Albert Einstein, originaire d’Allemagne, ou celui du personnage imaginaire de Mary Shelley Victor von Frankenstein, suisse. Il est vrai que Jeffrey Epstein était américain et ne prononçait donc probablement pas son nom comme ça ; mais mes professeurs prononçaient également à la germanique le nom du regretté historien américain Immanuel Wallerstein, or je ne crois pas qu’ils étaient antisémites. Ne serait-ce donc pas tout simplement que c’est la prononciation la plus intuitive en France ?
Complot contre complot ?
Un autre argument veut que réfuter la théorie selon laquelle l’affaire Epstein aurait été un complot russe sous-entende qu’il s’agirait d’un complot juif. Vous réalisez que c’est réduire Jeffrey Epstein à son origine juive et que ça, pour le coup, c’est totalement antisémite ? D’abord, tout n’est pas un complot (même s’il y a bien eu complot dans l’affaire Epstein – j’y reviendrai), mais surtout, cet homme était bien d’autres choses que juif : il était milliardaire, il était pédocriminel, il entretenait des relations régulières avec une grande partie des élites politiques, économiques et culturelles américaines et même françaises, il était politiquement très à droite (j’y reviendrai aussi). Tout cela m’intéresse beaucoup plus que de savoir que les ancêtres de ce triste sire étaient des Juifs d’Europe centrale. Ne serait-il pas envisageable que ce soit également pour cela qu’un homme politique de gauche dénonce le silence et les obsessions russes de la presse française dans cette affaire ?
La remise en cause des médias français est-elle complotiste ?
Enfin, il existe une variante plus sophistiquée de l’argument précédent : remettre en cause le traitement de l’affaire Epstein par la presse française impliquerait que les médias conspirent contre les citoyennes et citoyens, ce qui serait complotiste, donc qui se rapprocherait d’un schéma fréquemment mobilisé par les antisémites. Cet argument est fantastique puisqu’il permet de réfuter toute critique du travail effectué par les médias, je pense que vous vous rendez compte d’à quel point c’est dangereux démocratiquement.
Or s’il peut effectivement arriver à l’occasion que plusieurs médias ou leurs propriétaires se mettent secrètement d’accord pour parler d’un évènement de telle ou telle façon, ce n’est pas nécessaire la plupart du temps, tout comme les horloges n’ont pas besoin de conspirer ensemble pour afficher la même heure, mais seulement d’avoir le même mécanisme.
Le vrai complotisme
Les médias dominants partagent de mêmes caractéristiques qui font qu’ils adoptent souvent le même traitement d’une affaire : ces caractéristiques sont la classe sociale à laquelle appartiennent leurs propriétaires, les caractéristiques sociologiques des gens qui y travaillent et surtout de ceux qui les dirigent, le milieu qu’ils fréquentent, les contraintes économiques que leur impose le marché dans une situation d’hyper-concurrence. Si le dire est complotiste, alors tous les sociologues des médias que je connais sont complotistes. Moi, je pense que ce qui relève du complotisme, c’est ce réflexe de systématiquement attribuer les évènements à une influence cachée, qu’elle soit russe, américaine, franc-maçonne, juive ou ce que vous voulez, dès lors que vous n’attendez pas même un indice sérieux.
Voilà les trois arguments que j’ai entendus jusqu’à présent. Est-ce que quelqu’un en voit un autre ? Parce que sinon, je vous avoue que je trouve ça ridicule.
Deux maladresses en 50 ans de militantisme contre le racisme et l’antisémitisme
Pour terminer sur Jean-Luc Mélenchon, il lui est arrivé deux fois d’avoir des propos que j’ai trouvés déplorables sur l’antisémitisme (et sur d’autres choses).
La première, ça devait être en 2022 ou 2021, quand il avait expliqué la radicalisation à droite d’Éric Zemmour par un rigorisme religieux juif : cela joue peut-être effectivement un rôle (Jean-Luc Mélenchon le connaît pour l’avoir fréquenté il y a une quinzaine d’années) mais balancé de but en blanc comme ça, c’était extrêmement maladroit, ça pouvait laisser croire que c’était la religion juive le problème (ce qui serait plutôt judéophobe que proprement antisémite, certes).
La seconde, c’est quand il a dit que l’antisémitisme dans les manifestations de soutien à la Palestine était résiduel : malheureusement, je crains que ce ne soit pas le cas. Je comprends pourquoi il a dit ça, s’il compare aux manifestations d’antisémitisme qui existaient chez les gens qu’il combattait politiquement dans sa jeunesse, le GUD, Ordre Nouveau et compagnie. Effectivement il est rare que ce soit aussi explicite de nos jours en France dans l’espace public, mais ça ne veut pas dire qu’il n’existe pas toujours massivement des préjugés et des schémas de pensée antisémites, y compris dans l’inconscient de gens de gauche, des gens qui s’en sentaient proches m’ont parfois dit des choses que j’ai trouvées franchement craignos. Mais enfin, pour déplorables qu’ils aient été, ces propos n’annulent évidemment pas cinquante ans de militantisme contre l’antisémitisme.
Le fond de l’affaire
Maintenant, je reviens sur ce dont on devrait enfin parler, et surtout parler autrement que pour savoir comment se prononce le nom de Jeffrey Epstein : l’affaire Epstein, donc.
On sait d’après les papiers épluchés jusqu’à présent que de nombreuses personnalités publiques américaines et françaises (et sûrement d’autres pays) sont mouillées avec lui alors qu’elles ont feint de découvrir ses agissements. On sait déjà des choses très intéressantes : l’actuel Président américain Donald Trump en était un ami très proche, ils ont entre autres échangé à propos de plaisir partagé, ce qui sent vraiment le cramé connaissant le rapport de Trump à la sexualité ; le théoricien d’extrême droite américain Steve Bannon, ancien conseiller de Trump, échangeait lui aussi régulièrement avec Epstein pour parler de « comment faire triompher leurs idées réactionnaires » parce qu’ils étaient très proches politiquement ; l’homme politique français Jack Lang, ancien ministre PS devenu proche de Nicolas Sarkozy, était ami avec Epstein et semble avoir réalisé des montages financiers contestables avec son concours ; le RN a sollicité l’aide d’Epstein pour financer ses campagnes…
Qui d’autre ? Ce n’est que la partie émergée de l’iceberg pour le moment, quand les médias produiront-ils une enquête détaillée et sérieuse, qu’ils mettront en avant, au lieu de s’alarmer qu’on puisse prononcer à la germanique un nom originaire d’Europe centrale ?

