Chronique politique de Régis Catinaud
Pourquoi les collectifs finissent toujours par fabriquer des chef·fes ? C’est quoi le problème ? Les mouvements collectifs passent une partie de leur existence à lutter contre la concentration du pouvoir, avant de voir émerger tôt ou tard des figures chargées de les incarner.
Je viens parler de ce paradoxe. Un paradoxe qui structure les mouvements collectifs : un désir d’horizontalité toujours rattrapé par la verticalité.
L’horizontalité renvoie ici à un ensemble d’idéaux du répertoire participatif : égalité entre les membres, circulation de la parole, délibération concertée, partage du pouvoir, construction commune des décisions, et tout le tintouin coopératif qui va avec. Pour résumer, elle repose sur l’idée que la décision politique ne doit pas être concentrée, mais partagée.
Face à cela arrive une objection plus pragmatique (“les idéaux c’est bien sympa deux minutes, mais à un moment il faut aussi gagner des élections…”). Car la réalité du terrain aurait ses propres règles, imposant une forme de verticalité : pour exister publiquement, un mouvement doit être visible ; et pour être visible, il lui faudrait un visage, une voix, une figure que les gens reconnaissent. Bref : il lui faudrait un·e cheff·e. CQFD
Ces deux lignes de fuites, horizontalité et verticalité, forment une des tensions structurantes des mouvements collectifs ; entre le désir d’exister dans l’espace public et le risque de se dissoudre derrière une incarnation forte et cathartique.
Deux exemples, au niveau national et local
Prenons un exemple concret. Dans la grande course à l’échalote présidentielle qui va devenir le feuilleton préféré de nos médias pendant une loooooongue année, l’un des derniers épisodes marquants a été l’annonce de la candidature de Jean-Luc Mélenchon pour la présidentielle (4e édition). Cas d’école : LFI et Jean-Luc. Horizontalité et verticalité.
Jean-Luc Mélenchon concentre à la fois une forte capacité d’incarnation et une critique récurrente de la personnalisation du pouvoir. Pour ses soutiens, sa candidature joue un rôle structurant (providentiel ?) pour la gauche radicale : elle rend le projet visible, cohérent, identifiable, incarné, porté par un chef qui cogne fort. Cette verticalité permet d’inscrire le mouvement dans l’espace médiatique et de stabiliser une ligne politique. Mais pour ses détracteurs (y compris au sein de LFI), cette figure est aussi un défaut majeur : difficulté à faire émerger des cadres du parti, centralisation des décisions, tension avec les idéaux démocratiques affichés. Alors même que le mouvement, à sa base, est très décentralisé (nous avons par exemple sur Sète trois groupes d’actions autonomes, que je salue au passage). Chez LFI, l’incarnation portée par Jean-Luc Mélenchon apparaît à la fois comme condition d’efficacité du projet politique, et comme source de fragilité du collectif.
Autre exemple : au niveau local, à Sète, nous avons Nouvelles Pages, un mouvement citoyen et participatif qui s’est construit pour les municipales 2026. L’organisation du mouvement repose sur des principes explicitement horizontaux : décisions collectives, répartition des responsabilités, valorisation du groupe, assemblées citoyennes, etc., etc.. Quelques mois avant l’élection, le mouvement désigne une représentante, par votation citoyenne (Laura Seguin, que je salue également, et qui a été de mon point de vue totalement « inobjectif » la meilleure candidate à cette élection, et de loin).
Ce moment précis de désignation d’une tête de liste a progressivement introduit un point de bascule dans la dynamique du mouvement, et cela de manière tout à fait naturelle. La représentante prend la parole plus souvent, au nom du collectif. Elle devient un point de contact privilégié avec l’extérieur. Ce qui répond à une nécessité pratique d’identification médiatique. Le langage change. Le “nous” demeure, mais le “je” apparaît plus fréquemment. La communication se personnalise : prises de position, images et vidéos mettant en avant notre tête de liste, dans la ville et sur les réseaux sociaux, identification du message à une voix singulière. “Nouvelles Pages” devient “Le mouvement de Laura Seguin”. Et ce glissement, c’est d’ailleurs ce qui est le plus beau dans cette histoire, nous l’avons collectivement décidé, dans des groupes de réflexion relativement horizontaux.
Ces deux situations convergent vers un même constat : la tension entre horizontalité et verticalité est une réalité profondément vivante des mouvements collectifs. D’abord parce qu’elle se rejoue sans cesse. Ensuite parce qu’elle est particulièrement inconfortable : elle touche à quelque chose de très profond dans les conditions mêmes d’existence d’un collectif. Comme une sorte de contradiction tragique à laquelle les mouvements horizontaux semblent difficilement échapper. Cette tragédie, c’est celle du glissement du partage du pouvoir vers une recentralisation extrême de la représentation dominante… qui à tout moment peut s’affranchir du collectif, pour vivre sa propre vie héroïque…
Pourquoi a-t-on besoin d’un·e chef·fe ?
Il y a probablement de quoi expérimenter des modèles politiques qui ne reposent pas sur une figure centrale. J’appellerai cette piste l’option “idéaliste”, et j’y reviendrai plus tard. Mais si l’on emprunte, pour l’instant, une voie plus pragmatique, un premier constat s’impose : les mouvements collectifs évoluent dans des cadres institutionnels qui favorisent fortement l’incarnation. Les élections (en particulier les présidentielles et les municipales), mais aussi les médias privilégient les figures identifiables plutôt que les collectifs diffus : on élit une personne.
J’irai même plus loin : on a peut-être, en tant qu’humains, un biais cognitif pour l’incarnation. Une sorte d’aversion pour la complexité et l’incertitude qui nous pousse à choisir un visage plutôt qu’un processus, une direction claire plutôt que des options à débattre. Soit.
Cela me fait penser au livre Les héros : le culte des héros et l’héroïque dans l’histoire (1841) où Thomas Carlyle développe ce qu’on appelle souvent la théorie du “grand homme” : l’idée que l’histoire humaine est principalement façonnée par des individus exceptionnels (chefs, prophètes, penseurs, conquérants, artistes) capables d’incarner une époque et de transformer le monde. Je crois qu’une partie de nos institutions politiques reste encore largement construite sur cet imaginaire. Évidemment, cette théorie pose problème : elle réduit l’histoire à l’action de quelques individus remarquables et invisibilise largement les dynamiques collectives, sociales et matérielles qui rendent pourtant ces figures possibles. Mais gardons cette critique de côté pour un instant (où sautez tout de suite à la fin vers “l’option idéaliste”).
Admettons donc qu’il existe à la fois une pression institutionnelle et une attraction plus profonde, cognitive ou atavique, pour l’incarnation. Admettons que, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, les collectifs finissent toujours par produire des chef·fes. Si cette tendance est impossible à faire disparaître, alors la question devient : comment l’encadrer sans perdre l’âme du collectif ? Pour répondre à cette question, je vais vous rappeler une petite histoire…
Memento Mori
Le memento morri, ça vous dit quelque chose ? C’est une image célèbre de la Rome antique : lors des triomphes militaires, quand un général défilait victorieux dans la ville sous les acclamations, un esclave – qui n’est rien socialement ! – se plaçait derrière lui pour lui murmurer à l’oreille : memento mori. Littéralement : “n’oublie pas que tu vas mourir”.
Vous voyez la scène ? L’homme le plus puissant de Rome qui se fait souffler à l’oreille par un moins-que-rien de la société : souviens-toi que tu vas mourir. N’oublie pas que tu peux tomber. N’oublie pas que tu n’es pas un dieu. Memento mori.
L’idée est d’une élégance redoutable : le memento mori ne sert pas à déprimer les gens avec la mort. Il sert à limiter l’hubris, la démesure, l’ivresse de puissance. C’est une technique de rappel à la réalité. Philosophiquement, c’est une manière de briser l’illusion de permanence. Tu es puissant aujourd’hui ? Ça passera. Tu es admiré ? Ça passera. Tu occupes une position centrale ? Ça passera aussi.
Transposé à un collectif, le memento mori est d’abord une sorte d’éthique anti-sacralisation : rappeler constamment à une figure politique qu’elle n’est pas le mouvement, qu’elle n’est qu’une fonction temporaire, produite par un collectif. Mais c’est aussi et surtout une éthique que le collectif se doit de mettre en place pour lui-même, pour éviter de tomber dans le piège de l’adulation, la fascination, la pâmoison politique.
L’éthique du memento morri, c’est précisément ça : un garde-fou symbolique et pratique. Il s’agit de mettre en place des rituels et des techniques de surveillance de la tension entre horizontalité et verticalité. Garder présent en tête la question de la régulation du pouvoir, de sa délégation temporaire, avoir l’habitude de vérifier constamment comment empêcher qu’une fonction de représentation se transforme en appropriation du pouvoir. La figure incarnée ne doit jamais être confondue avec le collectif lui-même : sa légitimité est conditionnelle, limitée et toujours révocable.
Faire du « memento mori » une pratique
Maintenant que ces principes sont posés, comment organiser concrètement, dans la pratique des collectifs, cette éthique du memento mori ? À mon avis, cette vigilance doit fonctionner dans deux directions : de la figure vers le mouvement (à travers le contrôle, la redevabilité et le fait de rendre des comptes) mais aussi et surtout du mouvement vers lui-même, afin qu’il ne cède pas à ses propres tentations du besoin d’un·e chef·fe.
Premier garde-fou : le cadre collectif doit rester la référence (ses règles, son programme, son organisation). La figure ne donne pas le sens au collectif, elle émerge de lui ; elle porte une orientation définie collectivement.
Ensuite vient la question de la redevabilité. Une figure doit rendre des comptes, régulièrement et publiquement. Cela suppose des règles claires, des moments de bilan, mais aussi la possibilité réelle de la critique. Sans possibilité de contestation, rendre des comptes devient une mise en scène vide. Par ailleurs, il y a un besoin de ritualisation, de mise en scène de cette redevabilité. Comme dans l’image du triomphe romain où un esclave rappelle au général victorieux sa condition mortelle.
D’autres garde-fous concernent les pratiques quotidiennes : maintenir un “nous” vivant dans les discours, multiplier les personnes visibles, celles qui peuvent prendre la parole (en particulier celles à qui on la donne en général moins volontiers) et empêcher qu’une seule voix monopolise toujours l’attention.
Puis, il faut aussi prendre au sérieux (et encadrer) les dynamiques individuelles : ambitions, recherche de reconnaissance, désir d’incarner. Ces aspirations existent et ne disparaîtront pas. Mais elles doivent être encadrées par des discussions collectives de ce qui est considéré comme un comportement acceptable, et ce qui ne l’est pas.
Enfin, et c’est peut-être le point le plus important, le danger vient aussi et surtout du collectif lui-même. Nous avons une tendance étrange à fabriquer les héros qui nous éblouissent, dans le bon et le mauvais sens du terme. Le collectif doit donc apprendre à se regarder lui-même. À créer des moments où il suspend son fonctionnement ordinaire pour réinterroger ses propres dynamiques : qu’attendons-nous de celles et ceux qui nous représentent ? Où commence et où termine leur mandat de représentant·e ? Que sommes-nous en train de déléguer, sans nous en rendre compte ? Doit-on faire évoluer notre fonctionnement ?
La tension entre horizontalité et incarnation ne peut être supprimée une fois pour toutes : elle constitue une condition durable des mouvements collectifs engagés dans l’espace public. D’un côté, l’idéal démocratique pousse vers l’égalité, la participation et le partage du pouvoir ; de l’autre, les contraintes de visibilité et d’efficacité favorisent l’émergence de figures incarnées. L’enjeu n’est donc ni de refuser toute figure, ni de s’y abandonner, mais de construire un équilibre fragile où l’incarnation reste limitée, encadrée et redevable au collectif, et où le collectif ne se dupe pas lui-même dans cette mécanique. C’est précisément le rôle du memento mori : une éthique du questionnement sur la représentation verticale dans les collectifs horizontaux.
Et pour les idéalistes
On avait promis qu’on y reviendrait. Jusqu’ici, je suis resté sur un versant pragmatique : admettre que, dans certains contextes institutionnels, l’incarnation semble difficile à éviter, puis réfléchir à des garde-fous avec une éthique du memento mori. Bon. Mais réguler une figure ne signifie pas accepter qu’elle soit une nécessité définitive. Car il existe déjà des manières de déplacer les règles du jeu. Pas forcément en les renversant, mais en les travaillant de l’intérieur. Ou par-dessus. Un exemple concret à deux pas de chez nous : à Villeneuve-lès-Maguelone, une équipe a publiquement assumé fonctionner autour de deux figures plutôt que d’un seul maire pour les élections municipales, alors même que la loi n’en reconnaît officiellement qu’un. Et ils ont gagné. Comme quoi, c’est possible. D’autres mouvements participatifs pluralisent davantage la représentation (suivez Fréquence Communes, vous verrez plusieurs tentatives intéressantes et diverses !). Rien n’interdit aux collectifs d’ajouter des règles au-dessus des règles institutionnelles.
Alors, au niveau national, qu’est-ce qui empêcherait un jour une candidature présidentielle pensée explicitement comme une équipe ? Juridiquement, une seule personne serait candidate. Mais politiquement ? Symboliquement ? Rien ne dit qu’on ne pourrait pas gagner de cette manière. J’entends déjà la petite musique “Oui, mais les gens ont l’habitude d’une personne qui…”. Posez-vous la question : est-ce là une vérité scientifique, ou une simple représentation très solidement ancrée dans votre manière de vous représenter la politique?
Au fond, l’obstacle n’est peut-être pas seulement institutionnel. Il est aussi dans nos représentations. Thomas Carlyle racontait une histoire peuplée de héros exceptionnels capables d’incarner leur époque. Et je me demande si nous n’avons pas gardé quelque chose de ce vieux logiciel politique : attendre une figure, chercher un visage, croire qu’une personne peut résumer un mouvement entier. Peut-être que la difficulté n’est pas seulement d’inventer d’autres organisations, mais aussi de transformer notre manière d’imaginer le pouvoir. Alors le premier réflexe, c’est de continuer à expérimenter… il y a encore mille choses à tester dans l’organisation des collectifs, et parfois à rater. Car l’objectif n’est pas seulement de mieux encadrer le pouvoir tel qu’il existe aujourd’hui ; c’est aussi d’apprendre à faire collectif autrement. Tester, rendre compte, et imprimer le débat politique de ce qui peut fonctionner autrement.
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(Je remercie Julien B. d’avoir dégoté, et travaillé avec moi, cette référence antique du memento mori).
