Paris, 20 mai 1802. Dans les bureaux du pouvoir consulaire, une décision transforme discrètement l’Histoire coloniale française. Huit ans après l’abolition votée par la Révolution, Napoléon Bonaparte rétablit l’esclavage dans plusieurs colonies françaises.
Énorme rupture politique, longtemps minimisée dans le récit et l’enseignement national, qui déclenche résistances armées, répressions sanglantes et, finalement, la naissance d’Haïti indépendante.
Le texte est bref. Quelques lignes seulement. Mais leurs conséquences seront immenses : « dans les colonies restituées à la France […] l’esclavage sera maintenu conformément aux lois et règlements antérieurs à 1789. » La loi du 20 mai 1802, adoptée sous le Consulat, ne prononce presque jamais le mot “abolition”. Elle contourne la question en rétablissant simplement l’ancien ordre colonial dans les territoires récupérés après les guerres révolutionnaires. Derrière cette formulation juridique, des dizaines de milliers d’hommes et de femmes redeviennent légalement des esclaves. Pour comprendre ce retour en arrière, il faut revenir quelques années plus tôt.
La révolution des esclaves bouleverse l’empire colonial
En 1791, Saint-Domingue, la plus riche colonie sucrière française, s’embrase. Les esclaves se révoltent massivement contre les plantations et le système colonial. La France révolutionnaire vacille. Face à l’insurrection et aux menaces britanniques et espagnoles, la Convention finit par abolir l’esclavage le 4 février 1794.
À Saint-Domingue, un ancien esclave devenu général domine progressivement la situation : Toussaint Louverture. Il affirme sa fidélité à la France républicaine tout en consolidant une autonomie de fait : « en me renversant, on n’a abattu à Saint-Domingue que le tronc de l’arbre de la liberté des Noirs ; il repoussera par les racines, car elles sont profondes et nombreuses ». Cette phrase, attribuée à Toussaint Louverture après son arrestation par les troupes françaises en 1802, devient l’un des symboles de la résistance anti-esclavagiste. Mais à Paris, Bonaparte voit la situation autrement.
« Je suis pour les blancs »
Premier consul depuis le coup d’État de 1799, Napoléon veut restaurer la puissance économique française. Les colonies sucrières représentent alors un enjeu colossal pour le commerce atlantique. Le lobby des planteurs réclame le retour à l’ordre ancien. Bonaparte écoute. Dans ses Mémoires sur le Consulat, le conseiller d’État Antoine-Clair Thibaudeau rapporte ce verbatim de Napoléon resté célèbre : « je suis pour les blancs, parce que je suis blanc ; je n’ai pas d’autre raison, et celle-ci est la bonne. » Même si les historiens aiment à rappeler qu’il ne s’agit pas d’un verbatim officiel, mais d’un témoignage postérieur. Ces propos illustrent toutefois une vision raciale assumée au sommet de l’État.
Bonaparte lance alors une vaste expédition militaire vers Saint-Domingue, dirigée par son beau-frère, le général Leclerc. L’objectif est bien de reprendre le contrôle de la colonie et désarmer les anciens esclaves. Officiellement, Paris nie vouloir rétablir l’esclavage à Saint-Domingue. Mais dans les Antilles françaises, notamment en Guadeloupe, le retour en arrière devient rapidement évident.
La Guadeloupe bascule dans la guerre
Au printemps 1802, les troupes françaises débarquent en Guadeloupe pour reprendre l’île en main. Face à elles, des officiers noirs et métis refusent la restauration du système esclavagiste. Parmi eux, Louis Delgrès. Le 10 mai 1802, encerclé avec ses compagnons dans l’habitation d’Anglemont à Matouba, il publie une proclamation devenue historique : « résister à l’oppression est un droit naturel […] Le dernier cri de l’innocence et du désespoir. »
Quelques jours plus tard, plutôt que de se rendre, Delgrès et ses hommes se font exploser avec leurs réserves de poudre. La répression est féroce. Arrestations, exécutions, déportations : l’ordre colonial est restauré par la force.
L’échec de Napoléon à Saint-Domingue
Mais à Saint-Domingue, l’opération tourne au désastre pour Bonaparte. La guerre, les maladies tropicales et la résistance des anciens esclaves déciment l’armée française. Après l’arrestation de Toussaint Louverture, mort emprisonné au fort de Joux en 1803, les combats continuent sous la direction de Jean-Jacques Dessalines.
Le 1er janvier 1804, Haïti proclame son indépendance. Pour la première fois dans l’Histoire moderne, une révolte d’esclaves aboutit à la création d’un État souverain. L’échec est immense pour Napoléon.
Une mémoire longtemps effacée
Pendant longtemps, le rétablissement de l’esclavage par Napoléon reste un angle mort du récit national français. L’image du stratège militaire et du bâtisseur administratif domine largement l’enseignement et les commémorations. Il faudra attendre les années 1990 et surtout la loi Taubira de 2001, reconnaissant l’esclavage et la traite négrière comme crimes contre l’humanité, pour que cette Histoire revienne pleinement dans le débat public.
Aujourd’hui encore, le sujet reste sensible. En 2021, lors du bicentenaire de la mort de Napoléon, Emmanuel Macron reconnaît une « faute » et une « trahison de l’esprit des Lumières », tout en refusant de déboulonner la figure impériale.
Deux siècles plus tard, les mots de Toussaint Louverture continuent pourtant de résonner bien au-delà des Antilles : « les racines sont profondes et nombreuses. »
