Lire Marianne est-il devenu toxique ?

Lire Marianne est-il devenu toxique ? - Image - DR
Lire Marianne est-il devenu toxique ? - Image - DR

Pendant longtemps, Marianne a occupé une place singulière dans le paysage médiatique français. Un hebdomadaire de débat, attaché à la laïcité, à l’héritage républicain et à une critique assumée du pouvoir.

Cette promesse éditoriale s’est progressivement fissurée. Pour une partie croissante des lecteurs et des journalistes, la lecture du magazine serait désormais perçue comme problématique, voire toxique.

La première rupture tient à l’instabilité éditoriale chronique. Depuis le rachat du titre par Daniel Křetínský via CMI France en 2018, Marianne traverse une succession de crises internes. Difficultés financières, projets de revente avortés, changements de direction et tensions récurrentes avec la rédaction ont énormément fragilisé un vrai travail journalistique.

Cadrage idéologique obsessionnel

À cela s’ajoute une confusion croissante entre critique politique et cadrage idéologique obsessionnel. Cette dérive est particulièrement visible dans le traitement réservé par Marianne à La France insoumise sur la question de l’islamisme. Le magazine a multiplié dossiers et unes, contribuant à installer un climat de soupçon, voire de délation. En témoignent notamment l’enquête titrée « Enquête : ces islamistes qui soufflent à l’oreille de LFI » ou encore la tribune « Des islamistes utilisent LFI comme cheval de Troie pour entrer à l’Assemblée », qui reprennent un même climat anxiogène et accusatoire. Cette focalisation répétée, cette mécanique trop évidente et ridicule se fait au détriment de la hiérarchisation de l’information et de la mise en perspective des faits, sans que les conclusions institutionnelles comme la commission d’enquête parlementaire dont le rapport a été rendu public le 17 décembre 2025 n’aient confirmé la véracité de ce récit médiatique qui ressemble à un enfumage idéologique grotesque.

Un média en guerre contre lui-même

Le malaise s’est accentué avec les conflits internes rendus publics. En 2025, une large partie de la rédaction vote une motion de défiance contre la direction éditoriale, dénonçant des pratiques jugées contraires aux standards journalistiques et un brouillage de la ligne historique du journal. Ces événements ont exposé aux lecteurs toute la réalité d’un média en guerre contre lui-même.

Autre facteur de toxicité perçue : le décalage entre le discours revendiqué et les pratiques effectives. Marianne continue de se présenter comme un rempart contre les simplifications, tout en recourant à des titres anxiogènes, à des angles polarisants et à une mise en scène du conflit permanent.

Enfin, la question de l’indépendance éditoriale reste en suspens. Aucun élément public ne démontre une ingérence directe de l’actionnaire dans les contenus. Mais l’absence de clarification sur la stratégie du titre, conjuguée aux départs de journalistes, entretient un doute malaisant.

Lire Marianne n’est donc pas devenu toxique par une dérive unique ou spectaculaire, mais par l’addition de signaux faibles, de crises répétées et d’un brouillage progressif entre information, combat culturel et stratégie de survie médiatique pour roucouler plus facilement avec les annonceurs. Une toxicité lente, insidieuse, qui montre comment ce média s’est éloigné de ses propres exigences.

Marianne, un cas isolé ?

La crise traversée par Marianne n’est pas unique. D’autres titres ont connu des trajectoires comparables, marquées par des tensions entre rédaction et actionnaires. À Libération, les restructurations successives sous différents actionnaires ont suscité plusieurs mouvements de grève et des alertes sur l’indépendance éditoriale. À L’Obs, le rachat par un industriel, Xavier Niel, extérieur au champ médiatique a relancé le débat sur la gouvernance et la ligne politique.

Plus récemment, Le Journal du dimanche a illustré jusqu’à la rupture brutale les effets d’un changement de direction perçu comme idéologique. Été 2023, Le JDD est contrôlé par le groupe Vivendi, lui-même sous l’influence déterminante de Vincent Bolloré. À la suite de cette prise de contrôle, la nomination de Geoffroy Lejeune à la direction de la rédaction a provoqué une grève historique de 6 semaines, motivée par l’évidence d’un basculement idéologique du titre au service d’idées d’extrême droite.

Dans ce paysage, Marianne apparaît presque comme un cas intermédiaire : pas de reprise autoritaire ni de censure avérée, mais une lente dégradation du climat interne et de la lisibilité éditoriale. Une crise moins spectaculaire, mais bien plus insidieuse pour mieux influencer son public historiquement à gauche.

křetínský, c’est qui ce type ?

Actuel patron de Marianne, Daniel Křetínský est un milliardaire tchèque né en 1975, dont la fortune s’est construite principalement dans l’énergie et les infrastructures. Avocat de formation, il prend le contrôle du groupe énergétique EPH (energy and industrial holding) au début des années 2010. Sa stratégie repose sur le rachat d’actifs jugés délaissés ou risqués, genre : centrales à charbon, réseaux de transport d’électricité et de gaz. Il s’attache à les exploiter avec une forte rentabilité, notamment en Europe centrale, en Allemagne, en France et au Royaume-Uni. Selon Forbes, sa fortune est estimée entre 9 et 10 milliards de dollars en 2024, en forte hausse depuis la crise énergétique européenne, qui a dopé les profits du secteur. C’est donc lui : Daniel Křetínský qui a investi dans les médias (via CMI France), la distribution et le sport, avec une logique patrimoniale très offensive.

Rassemblement pour sauver les terres agricoles cité Bergère - Photo - DR CM

Montpellier : la Cité Bergère, symbole d’un choix de société

22 mars 2025 Manifestation Montpellier - Photo - Gaspard Bouhallier

Montpellier : plus de 3000 personnes mobilisées contre le racisme et l’extrême droite

"La santé des humains et celle du vivant ne sont pas négociables" Jean-Louis Roumégas - Photo - SH LAB_ PLURIELLE INFO

Santé, abeilles, rendements : ce que cache vraiment le projet de loi Duplomb

Share via
Copy link