À l’approche de la présidentielle de 2027, la »gauche » française donne le spectacle de micro-stratégies concurrentes, entre plateformes citoyennes sans candidat, primaires sans unité, candidatures parallèles et guerres d’appareils permanentes. Résumé des dernières péripéties parce que c’est quand même hilarant.
➤ Un site internet « Construire 2027 » a été lancé en vue d’organiser une campagne présidentielle pour l’année prochaine avec des titres pleins de dégradés de couleurs. Les signataires vont de Raphaël Glucksmann et Yannick Jadot à Pierre Ouzoulias du PCF en passant par Boris Vallaud du PS, Guillaume Duval d' »Alternatives économiques », Marie-Noëlle Lienemann et Emmanuel Maurel de la GRS (vous savez, l’ex-aile gauche du PS sous Hollande). Seules deux choses unissent tous ces gens : ils disent qu’ils sont de gauche et ils tiennent absolument à ne pas être dans le même bateau que la FI, ces dangereux islamo-gauchistes. On peut s’inscrire sur le site pour participer à la campagne sans payer de cotisation ni être membre d’un parti politique en particulier. Ce qui est marrant parce que c’est totalement mélenchonien, comme stratégie d’organisation. Il manque juste deux choses : un programme et le nom de la candidate ou du candidat. C’est à dire le principal. Les voilà bien avancés.
➤ Pendant ce temps, Bernard Cazeneuve de La Convention, ex-Premier ministre de François Hollande, a annoncé sa candidature à l’élection présidentielle, tandis que ledit François Hollande a lui aussi dit à « Marianne » qu’il se « prépare » pour la présidentielle de 2027.
➤ Du coup, le président de la région Bretagne, Loïg Chesnais-Girard, a organisé samedi dernier un rassemblement de la « gauche hors-LFI » où il y avait à la fois Glucksmann, Jadot, François Hollande, le milliardaire Matthieu Pigasse qui possède plusieurs médias, et même Raquel Garrido de L’Après… Conclusion ? Bah, euh, rien.
➤ Pendant ce temps, Marine Tondelier de Les Écologistes lance encore de vibrants appels au rassemblement en demandant à toutes les forces politiques qui se disent de gauche, France Insoumise comprise, de bien vouloir se présenter à sa primaire. Sauf qu’elle n’arrive déjà pas à rassembler son propre parti puisque Yannick Jadot, on l’a vu, est dans la plate-forme de Glucksmann, qu’une centaine d’élus et de militants échaudés par l’alliance avec le PS aux municipales ont fait scission sous le nom de Les Verts Populaires en disant vouloir s’allier avec LFI (qui rejette les primaires depuis toujours et considère qu’il n’y a pas lieu de s’allier au PS puisqu’il a trahi le programme du NFP une fois élu) et que Sandrine Rousseau lui tire dessus à balles réelles sur Twitter, enfin X…
➤ L’autre grand appareil censé être engagé dans cette primaire, le PS, est quant à lui à la fois partout et nulle part : son premier secrétaire Olivier Faure a donc dit qu’il voulait participer à cette primaire à condition que LFI n’y participe pas (ce qui est donc contradictoire avec ce que disent les autres participants à la primaire), mais il assure en même temps à son parti qu’il n’est pas « un fétichiste de la primaire » (on avait remarqué : pour 2022, il avait adoubé Anne Hidalgo en congrès sans même que celle-ci daigne être présente) et qu’il y aura un vote du PS sur la question ; sans attendre le vote, le député Jérôme Guedj, que personne n’avait sonné, a annoncé qu’il était candidat à la présidentielle sans passer par la primaire, Boris Vallaud est dans Construire 2027 et François Hollande « se prépare« … Le PS est donc potentiellement dans quatre candidatures différentes à l’élection présidentielle. Tout va bien.
➤ Pour finir sur la primaire de Les Écologistes et ses alliés : outre la candidature déjà connue de François Ruffin (Debout!) et celle de Marine Tondelier (qui à l’origine avait annoncé être candidate à l’élection présidentielle avant que la primaire ne soit annoncée), L’Après a voté pour valider a posteriori la candidature à la primaire de Clémentine Autain, que celle-ci avait annoncée depuis longtemps.
➤ La France Insoumise, quant à elle, se tient soigneusement à distance de tout ce mic-mac. Pour l’heure elle n’a pas donné le nom d’un candidat, mais a validé une démarche suivant sa méthode plébiscitaire habituelle, assemblée représentative puis vote sur la plate-forme : accord de sa coordination des espaces sur le nom d’une candidate ou d’un candidat à l’élection présidentielle, validation de la candidature par le recueil de cent cinquante mille parrainages citoyens sur internet, le tout sur la base du programme du NFP.
Bon, voilà, hein. Moi je pense qu’on a impérativement besoin de structures politiques avec des formes de représentation décisionnaires internes, je suis contre le fonctionnement plébiscitaire, mais disons que quand les dirigeantes et dirigeants d’appareils se comportent de façon aussi clownesque et refusent de tirer les leçons des baffes qu’ils se prennent, il ne faut pas s’étonner que ce qui fonctionne le mieux soit une forme de césarisme.
Dans ce bazar, les médias commencent à prendre l’habitude de désigner sous le nom de « sociale-démocrate » la ligne politique qui consiste à se dire de gauche tout en refusant catégoriquement de faire alliance avec ne serait-ce que Clémentine Autain et François Ruffin, sans parler de LFI – les Glucksmann, Cazeneuve ou Hollande, à droite d’Olivier Faure.
Qu’est-ce que la sociale-démocratie ?
Alors la sociale-démocratie, à la base, c’est l’expression qu’on a inventée pour désigner l’union des marxistes allemands avec les Lassaliens – du nom de Ferdinand Lassale, leader socialiste allemand du XIXe siècle dont les théories s’approchaient en gros de celles de Saint-Simon de ce côté-ci du Rhin, pas Jean Lassale, hein. Le modèle de ce parti reposant sur l’articulation entre parti et syndicats avec le parti aux commandes (à l’inverse du travaillisme) a essaimé dans toute l’Europe centrale et l’Europe de l’est ; par exemple, Rosa Luxemburg et Leo Jogiches ont formé le Parti Social-Démocrate de Pologne et de Lituanie, Lénine a fondé le Parti Social-Démocrate de Russie avec Plekhanov, Martov et d’autres avant de se fâcher avec ces derniers, anticipant la scission de la IIe Internationale.
Ensuite, on a désigné par le nom de sociale-démocratie les politiques de compromis entre le travail et le capital d’après la Seconde Guerre mondiale menée par les partis de la IIe Internationale, que leurs dirigeants présentaient tout de même comme devant mener à terme à la rupture avec le capitalisme, qu’ils voyaient toutefois plutôt comme un dépassement que comme une révolution ; l’incarnation la plus aboutie en était le gouvernement suédois d’Olof Palme, qui a mis en place un puissant système de redistribution sociale sur la base d’une redistribution étatique entre riches et pauvres plutôt que le modèle d’assurances collectives entre salariés que l’on appelle la Sécurité sociale, et qui a pris dans la Guerre froide une position qui ressemblait beaucoup à celle des non-alignés, refusant d’entrer dans l’OTAN et combattant les agressions qu’elles viennent des États-Unis ou de l’URSS.
Label plus que positionnement
Quel rapport avec l’espace politique de Hollande et ses rivaux ? Bah y’en a pas. Peu importe, ils s’en foutent : la seule chose qui les intéresse, ce sont des places et des réseaux ; pour eux, la gauche, ce n’est pas un positionnement politique ni un fil historique, c’est un label important pour des consommateurs que cherchent à récupérer plusieurs entreprises concurrentes dans le but de se démarquer d’autres entreprises qui proposent le même produit.
Le souci, c’est que la date de péremption est largement dépassée.
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