En ces temps où les haines multiples semblent tenir lieu de défouloir existentiel , comment les personnes grosses, et particulièrement les enfants, qui en sont une des cibles peuvent-ils se défendre de cette discrimination et de toutes celleux qui les injurient, les maltraitent et les persécutent en raison de leur corpulence ? Le rejet des personnes grosses, qui n’est certes pas nouveau, mais tend à s’amplifier, n’est pas une « opinion : c’est une atteinte à la dignité humaine », rappellent plusieurs associations qui se sont créées pour organiser cette défense, très majoritairement par des femmes.
Chaque année, l’Éducation nationale recense environ 700 000 cas de harcèlement, dont un grand nombre ont pour cause la grossophobie. La Ligue contre l’Obésité révèle dans un rapport de 2020 que « Près de 25 % des jeunes en surpoids déclarent avoir subi des discriminations, un chiffre qui grimpe à 40 % chez ceux en situation d’obésité ». Dès le plus jeune âge, l’obésité est ressentie comme une tare : « C’est quelque chose que l’on retrouve dans les dessins animés. Les gros sont souvent à la traîne ou bêtes », fait remarquer Aline Thomas, cofondatrice de La Grosse Asso.
Pour une reconnaissance de la grossophobie
À ce jour, le terme « grossophobie » n’apparaît nulle part dans la législation. L’article 225-1 du Code pénal se contente d’une formule vague : « Constitue une discrimination toute distinction opérée entre les personnes physiques sur le fondement de leur sexe, de leur origine, de leur apparence physique ou de leur âge. » Pour Daria Marx, militante et autrice de Dix questions sur la grossophobie (Libertalia, 2024), l’énoncé est « trop large pour permettre de circonscrire clairement la grossophobie ». Même le Défenseur des droits a déclaré dès 2019 qu’il faudrait une incrimination spécifique pour mieux protéger les victimes.
C’est précisément ce que réclame le député Romain Daubié (groupe Les Démocrates) dans une proposition de loi déposée devant l’Assemblée nationale le 30 septembre 2025, estimant que «cette invisibilisation contribue à la banalisation d’une violence quotidienne». L’élu de l’Ain s’inspire d’une pétition lancée quelques jours plus tôt par l’influenceuse Harmony Albertini, qui propose de formuler ainsi la définition de la grossophobie : « Tout propos, comportement, traitement défavorable ou incitation portant atteinte à la dignité, à la santé, à la liberté ou à la considération d’une personne en raison de son poids, de sa corpulence ou de son apparence physique liée à la taille de son corps, incluant les préjugés sur sa santé, son hygiène de vie, ses capacités ou sa valeur. »
Cette pétition est fortement relayée ces jours derniers sur les réseaux sociaux notamment par l’autrice-compositrice-interprète Mathilde qui prévient : « NON, je ne lâcherai pas l’affaire tant qu’on n’aura pas atteint les 100.000 signatures sur la pétition lancée par Harmony Albertini pour faire inscrire la grossophobie dans la loi française » et monte sur scène de ville en ville pour défendre la cause.
Une loi ne suffira pas
Toutefois, d’autres personnes grosses et militantes anti-grossophobie s’interrogent sur l’utilité même d’une loi pour lutter contre ces violences dont la journaliste Lucie Inland se fait écho dans l’excellente revue féministe LA DEFERLANTE : « « Les moyens alloués devraient porter sur l’éducation des acteur·ices de la chaîne pénale » analyse la juriste Sabrina Erin Gin, qui rappelle que sur le front des discriminations, l’existence d’un texte peut dissuader de prendre d’autres mesures : « L’adoption d’une loi coûte très peu cher et donne l’impression d’un travail accompli. »
Dans Gros n’est pas un gros mot (Flammarion, collection « Librio », 2018), les deux cofondatrices de l’association Gras Politique, (association de lutte contre la grossophobie systémique fondée en 2016 « afin de combler le vide politique et militant autour de la question du corps gros »), Daria Marx et Eva Perez-Bello s’interrogent : alors qu’il est encore fréquent de voir des parents ou du personnel scolaire stigmatiser « le gros de service » au motif que « c’est pour son bien », comment ces personnes peuvent-elles seulement identifier un comportement grossophobe et analyser ses conséquences ? « Quand tu es gros·se, tu es censé·e maigrir, donc la société ne va pas s’adapter à toi », décrypte Loulie Houmed, fondatrice du collectif Gros Amours.
L’Organisation Mondiale de la Santé comme les associations de personnes concernées rappellent que, dès le plus jeune âge, les enfants gros·ses ont tendance à être exclu·es des sociabilités et voient souvent leur assiette et leur activité physique étroitement surveillées. C’est par conséquent tout un ensemble d’a priori et de pratiques qu’il s’agit de réinterroger afin que les personnes grosses ne soient ni enfermées dans une « pathologie » ni exclues de la société.
Déconstruire les préjugés
La proposition de loi déposée fin septembre n’a pas encore été mise à l’ordre du jour de l’Assemblée. Mais devant l’urgence d’aider des enfants en grave détresse et d’arrêter la spirale stigmatisante qui conduit à des suicides, les associations et collectifs n’attendent plus que la loi change. En 2022, Gras Politique a conçu une brochure de sensibilisation à la grossophobie à destination des enseignant·es. De son côté, GRASbuge, un collectif féministe alsacien, s’adresse à toutes les personnes en contact avec des enfants par le biais d’un livret « Pour une école sans grossophobie, déconstruire ses préjugés grossophobes en milieu scolaire ».
Une chose est sûre : une prise de conscience des personnels éducatifs, des parents, des soignants et des magistrats est nécessaire ainsi que la promotion de modèles sociaux moins normatifs et plus inclusifs, les deux valant autant pour faire reculer la grossophobie que toutes les autres formes d’exclusion et de racisme. Cela s’impose pour éviter de nouvelles humiliations, de nouvelles victimes, jusqu’à atteindre une tolérance zéro à l’égard de l’intolérance.