[EDITO] Dans L’Homme qui voulut être roi, John Huston confie à Sean Connery le rôle de Daniel Dravot, ancien soldat britannique parti au Kafiristan avec une idée « raisonnable » : devenir roi. Daniel Dravot commet finalement une erreur : il finit par croire à sa propre légende. Roi, puis Dieu aux yeux du peuple, il paraît invincible jusqu’au jour où une femme le mord. Dravot saigne. Un dieu ne saigne pas. Le miracle s’effondre, le peuple se retourne contre lui et le roi tombe.
Bon ! Partons du principe qu’il y a encore un miracle Macron. Alors, osons une question interdite et supputons sa réponse : Emmanuel Macron, condamné par la Constitution à rendre sa couronne en 2027, pourrait-il être tenté de trouver dans la guerre ce que les urnes ne peuvent plus lui offrir, une prolongation de son rôle au centre de l’Histoire ? À quelques mois de quitter l’Élysée, le président semble pourtant peu disposé à jouer les figurants. Jeudi soir sur TF1 et France 2, il a décrit une situation internationale « inquiétante, qui monte en tension », évoqué la menace russe et annoncé l’envoi de soldats, radars et systèmes de défense en Arabie saoudite pour protéger le site pétrolier de Yanbu, sans vraiment désigner ceux qui ont enclenché le conflit dans cette région en bombardant l’Iran et le Liban : Netanyahu et Trump.
Cinquante ans plus tard, McKinsey & Company ou autres vautours du conseil écrivent peut-être une troublante matière à remake. Emmanuel Macron ne peut exercer un troisième mandat consécutif : l’article 6 de la Constitution est assez peu cinématographique, mais très clair. Et les articles 6 et 7 « verrouillent » très fortement la durée du mandat. Il existe néanmoins une disposition : dans certaines hypothèses de report prévues par l’article 7, si l’élection se retrouve repoussée au-delà de l’expiration du mandat, le président sortant « demeure en fonctions jusqu’à la proclamation de son successeur ».
Impossible ? Allons, un peu de mémoire, svp. En 2020, on vous a bien demandé de remplir et signer vous-même une attestation vous autorisant à sortir de chez vous, parfois pour marcher seul au bord de la mer ou au milieu de la campagne, avec une heure et un kilomètre au compteur. Et, dans l’immense majorité, nous l’avons fait. Ah ! Bêlement, quand tu nous tiens, le plus inquiétant n’est peut-être pas ce qu’on nous demande, mais la facilité avec laquelle nous finissons par le faire.
Alors une élection présidentielle exceptionnellement reportée pour cause de guerre ? Ne riez pas trop vite. L’Histoire récente nous a au moins appris une chose : ce qui paraît juridiquement, politiquement ou socialement inimaginable un lundi peut devenir le formulaire obligatoire du mardi. Et si, un mardi, Macron entraînait la France dans la guerre pour pouvoir continuer sa mission au service des marchés et l’industrie de l’armement ?
Alors, lorsque Jean-Luc Mélenchon avertit que l’envoi de militaires français en Arabie saoudite revient à « s’installer sur un théâtre de guerre » et demande ce que ferait la France si ses soldats étaient frappés, la question mérite mieux qu’un haussement d’épaules élyséen. Macron n’est évidemment pas Dravot et l’Élysée n’est pas le Kafiristan. Mais John Huston nous a laissé en 1975 une morale politique qui traverse assez bien les époques : le danger commence lorsque celui qui porte la couronne oublie qu’elle ne lui appartient pas.
