Fitou a résisté… un peu. Il y avait du monde, beaucoup de monde, mardi soir, dans la salle polyvalente de Fitou. Trop même. Plus de 250 personnes venues assister à la concertation publique sur la future Ligne Nouvelle Montpellier-Perpignan (LNMP). Assis, debout et dehors, pour toutes et tous, le sujet méritait une mobilisation importante. « Vous ne passerez pas », lance Alain Gleyzes, viticulteur dans l’Aude.
Ce 5 mai les citoyen·nes de la ville ne se sont pas laissé embarquer dans la novlangue de SNCF Réseau et de ses “analyses multicritères”, ses “pastilles de notation”, ses “zones d’études” et ses “enjeux de résilience”. À Fitou, la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) n’a pas réussi à balader le public dans ses ateliers gommettes et post-it, prévus en fin de séance. L’inquiétude et le débat ont pris le dessus.
L’aveu institutionnel
L’aveu institutionnel traverse la salle. En voulant défendre la concertation préalable, les garants de la CNDP ont surtout donné le sentiment d’enterrer discrètement la portée réelle des futures enquêtes publiques. « Quand on arrive à l’enquête publique, le projet il est tellement bien ficelé, il est très lisse », reconnaît Anne-Isabelle Pardineille, avant d’ajouter que la concertation actuelle permettrait « d’influer sur le projet encore beaucoup plus qu’à l’enquête publique ». Injonction pour les habitant·es ? Lorsque l’enquête publique arrive, l’essentiel serait-il déjà joué ? Une manière saisissante de présenter ce qui reste pourtant, officiellement, l’un des derniers grands dispositifs démocratiques de contrôle des projets d’infrastructures.
L’habillage participatif
La conseillère régionale Catherine Bossis a réaffirmé le soutien de la Région Occitanie à la réalisation de la LNMP, tout en plaidant pour un passage en tunnel sous les Corbières, présenté comme « le moins impactant » pour les habitants et l’environnement. Lorsque l’élue affirme que « la position de la région c’est de faire confiance au territoire et de laisser les territoires décidés », elle acte implicitement le principe même d’une nouvelle ligne. Quelques minutes plus tard, le discours se précise subtilement après avoir insisté sur la nécessité « absolue » d’une seconde ligne ferroviaire, Catherine Bossis reformule le rapport de force institutionnel : « il nous faut absolument une seconde ligne pour sécuriser le transport ferroviaire de notre territoire » avant d’ajouter que « les territoires doivent nous accompagner sur les projets décidés, à la fois pour l’implantation des nouvelles gares, mais aussi pour le tracé ». Une nuance loin d’être anodine. Derrière l’habillage participatif et les appels répétés à la concertation, la Région rappelle ainsi que le principe même de la LNMP ne semble plus réellement soumis au débat, seuls restant ouverts les arbitrages sur les modalités locales du passage Est ou Ouest et des gares nouvelles ou pas. Mais une ligne, il y aura !
La fabrique de l’adhésion pour le tracé Ouest
Sur le papier, SNCF Réseau défend une ligne mixte fret-voyageurs, censée être « plus résiliente face au changement climatique », améliorer le trafic ferroviaire et réduire la dépendance au transport routier. Dans la salle, beaucoup ont surtout retenu qu’il faudrait défigurer un territoire viticole et touristique pour accélérer le transit de marchandises espagnoles vers le nord de l’Europe. « C’est clair, vous ne passerez pas par le tracé Est, vous ne passerez pas, on ne vous laissera pas passer », a lancé Alain Gleyzes le président des vignerons du cru Fitou, sous les applaudissements.
Chez les élu·es locaux, le maire de La Palme a jugé le scénario Est « inacceptable ». Quant au maire de Fitou, Alexis Armangau, il a résumé la position du territoire : « tous ensemble, d’une même voix pour le tracé Ouest. »
Dans la salle, les habitant·es ont multiplié les interventions sur les nuisances visuelles, la décote immobilière ou l’impact touristique. « On est venus ici pour voir la mer, les étangs et les vignes, pas pour regarder passer des trains », résume un participant. Les représentants de la concertation ont tenté de défendre la méthode. « Votre parole sera entendue », ont répété les garant·es de la CNDP, sans oser user du slogan de l’institution « votre parole a du pouvoir. »
Objectif atteint : le territoire n’est pas hostile à la LNMP. Ce qu’il refuse massivement, c’est d’être traversé en surface. Après deux heures et demie de concertation, élu·es, habitant·es, viticulteur·trices, Région et Grand Narbonne semblaient finalement d’accord sur un point : pour ce projet, la seule façon d’éviter l’explosion politique locale serait de passer à l’Ouest.
Quand le risque hydrologique devient un argument pro-tunnel
De l’eau pour tous, un renversement rhétorique saisissant. Alors même que SNCF Réseau reconnaît explicitement que « le risque nul ne pourra pas exister dans un système karstique », donc dans un sous-sol particulièrement fragile et imprévisible, ce danger finit par être présenté comme une opportunité territoriale.
Le tunnel sous les Corbières ne servirait plus seulement à faire passer des trains : il permettrait « de mieux connaître le fonctionnement du massif… d’augmenter les connaissances » sur les nappes souterraines et, selon Bernard Devic, le maire de Caves, peut-être même d’identifier une ressource hydrique précieuse « dans un territoire qui manque d’eau ». En quelques minutes, le principal risque technique du projet devient ainsi un argument implicite en faveur d’un tunnel qui serait aussi une mégabassine ? Une retournement habile dans un territoire viticole frappé par la sécheresse, où la promesse diffuse d’un nouvel accès à l’eau souterraine agit presque comme un levier d’acceptabilité politique du chantier.

Un concentré de risques
La traversée du massif des Corbières par la future Ligne Nouvelle Montpellier-Perpignan (LNMP) concentre les risques les plus sensibles du projet. SNCF Réseau reconnaît elle-même qu’il s’agit du secteur « le plus sensible sur le plan environnemental ». Le massif abrite des sites Natura 2000, des zones humides et une biodiversité méditerranéenne fragile, tout en reposant sur un sous-sol karstique particulièrement vulnérable. Les variantes avec tunnels réduiraient certains impacts paysagers, mais augmenteraient les risques de perturbation des nappes souterraines, avec des possibilités de pollution ou de modification des écoulements d’eau lors du creusement. À l’inverse, les tracés davantage en surface limiteraient ces risques hydrogéologiques, mais imposeraient d’importants remblais, déblais, viaducs et destructions de milieux naturels, sans compter les contraintes liées aux incendies, à l’érosion et au changement climatique.
Avec un tel tableau, Stéphane Lubrano, directeur de la mission LNMP, c’est un peu comme le cowboy de Marlboro qui offre une cartouche tout en proposant d’en griller une. Ah ! C’est sûr ? Ça ne va pas bousiller toute la respiration d’un territoire ? Entre les risques pesant sur des ressources en eau souterraine stratégiques, la proximité d’un site de stockage d’explosifs Seveso et une infrastructure susceptible de découper durablement les continuités écologiques des Corbières, le projet LNMP transforme peu à peu un massif naturel fragile en terrain d’expérimentation à haut risque. Et malgré le talent du directeur, son écoute et sa gentillesse, le projet à défendre même s’il oppose deux visions : un tunnel de 11 kilomètres passant sous les Corbières, entre Opoul et Rivesaltes, ou un tracé plus à l’est, longeant les villages de La Palme, Caves, Treilles et Fitou, entre autoroute, étangs et littoral, ces deux visions pourraient légitimement comme dans le Bassin de Thau se retrouver en Zone à défendre.
Concertation ou choix du moindre conflit
Mais à Fitou, cette concertation aura peut-être surtout révélé une autre mécanique : celle de la fabrication progressive de l’adhésion locale. Officiellement, trois scénarios sont encore « ouverts ». Officieusement, toute la réunion a ressemblé à un face-à-face entre un tracé Est présenté comme anxiogène : villages coupés, paysages défigurés, vignes menacées, tourisme fragilisé, et un tunnel progressivement installé comme l’issue rationnelle, protectrice et presque inévitable. Même le risque hydrologique du massif karstique finit retourné en argument positif, la SNCF Réseau devient sourcier.
Dans la salle, les prises de parole les plus offensives ont même servi de bélier politique à cette bascule. « Le dossier, on le connaît par cœur (…) nous non plus on n’a jamais varié », ajoute Nathalie Berthuel-Arcival, Présidente de l’association No Pasaran qui combat le tracé Est, mais qui est ce mardi devenu de fait l’une des meilleures avocates du tunnel Ouest.
Et pendant que le public dans la salle applaudit l’idée de « laisser les territoires décider », il vient de produire publiquement la légitimité territoriale du tunnel déjà préféré par une partie des acteurs institutionnels. Et si la concertation sur la LNMP a viré au référendum local contre le tracé Est, c’était peut-être pour mieux orchestrer un référendum pour le tracé Ouest. Bref ! le consentement se fabrique aussi autour d’une solution qui reste elle-même potentiellement destructrice.
