La surenchère démonstrative de Donald Trump qui piétine le droit international et menace la terre entière, tout en prétendant mériter le prix Nobel de la Paix, peut être analysée sous plusieurs angles : celui des intérêts économiques ou géostratégiques des USA ou celui de la santé mentale du chef de la 1re puissance militaire mondiale. Il n’est malheureusement pas le seul dirigeant à nourrir cette impression angoissante que la folie et l’ubris de quelques individus gouvernent le monde et le mettent en péril.
Dans un livre nommé “Pulsion”, le philosophe Fréderic Lordon et l’écrivaine Sandra Lucbert jettent un pont entre les deux approches (socio-économique et « psychologique »). Ils le font à l’aide de la psychanalyse qui ne traite pas, contrairement à ce que pensent celleux qui ne la connaissent pas, de la “psychologie” mais des psychés. Ils s’opposent à une psychologisation des comportements sociaux qui soustrait les individus des systèmes qui les produisent et qui fabriquent des « figures repoussoirs » comme les « monstres », les « fous », lesquelles servent surtout à effacer les antagonismes et à disculper les structures elles-mêmes.
« La fascisation, ça commence par des structures »
Les deux auteurs affirment dans un article du Monde Diplomatique titré « Psychés débridées pour capitalisme déchaîné » que “les monstres ne sortent pas plus des cavernes que les pulsions fascistes ne tombent du ciel.”
C’est pourquoi ils prennent de contre-pieds de l’expression “le fascisme, ça commence par des fous », expression utilisée lors de la rencontre du 6 décembre contre l’extrême-droite que nous avons relayée dans l’article la relatant, et affirment : “la fascisation, ça commence par des structures”.
S’interrogeant sur les photos partagées par des soldats israéliens s’exposant hilares avec la lingerie de leurs victimes et vues des millions de fois, ielles montrent comment des structures « d’un état colonialiste, dont le racisme suprémaciste est le terminus qui détermine le statut des « animaux humains » » rendent licite de les humilier et de les massacrer.
Ce sont les structures socio-historiques qui déterminent quelles pulsions peuvent s’exprimer et être encouragées. Elles distribuent les « autorisations à agir ». Autrement dit : les structures sociales sélectionnent et stimulent les structures psychiques qui leur conviennent.
Un second exemple est donné. Avec la nouvelle stratégie des forces de l’argent à l’ère de la mondialisation se développe un système qui « permet de tout exiger et de tout obtenir ». Cela produit, chez celles et ceux qui en tirent profit, un sentiment de toute-puissance : une « satisfaction pulsionnelle inconditionnelle » qui se manifeste notamment par un égoïsme forcené des classes dirigeantes, leur mépris des règles communes et leur indifférence totale aux dégâts et aux souffrances qu’elles causent.
Les plus pervers en haut
Il n’est donc pas surprenant que ces pulsions se retrouvent aussi dans les institutions et surtout chez ceux qui sont censés les servir, plus précisément ceux qui ont été placés au plus haut niveau pour les détruire, de Trump à Macron.
De l’un comme de l’autre, les auteur·trices dressent des profils implacables dont chaque signifiant est décrypté, du montage de Trump himself bombardant de la merde sur ses opposants, à Macron se vantant d’avoir lancé « une grenade dégoupillée dans les jambes » de la classe politique… Incapables d’accepter l’échec ou la contestation, ces dirigeants cherchent à concentrer tous les pouvoirs, jusqu’à semer le chaos dans l’ensemble des institutions. Ces « champions de la perversion » tirent leur jouissance de la captation totale du pouvoir, de l’embrouille permanente et de la peur qu’ils inspirent.
Le mal n’est pas circonscrit à ces sommets. Plus on se rapproche de la source qui autorise le passage à l’acte — normalement interdit, comme le mensonge, la violence, la torture, le viol ou le meurtre —, plus le déchaînement est spectaculaire. C’est ce que l’on observe chez les individus chargés du maintien de l’ordre, “lorsque l’ordre social ne se maintient plus que par la répression” précisent Lordon et Lucbert. L’article mentionne la jouissance affichée par les gendarmes à Sainte-Soline mutilant des manifestant·es. On pourrait aujourd’hui y ajouter les agents de l’ICE à Minneapolis ou les « gardiens de la révolution islamique » en Iran.
Les auteurs nous mettent ainsi en garde :“dans certaines situations « propices », les incendies du Reichstag sont toujours disponibles”, et le pire peut advenir. C’est pourquoi Frédéric Lordon et Sandra Lucbert nous invitent à mieux analyser et comprendre l’interdépendance entre les structures sociales et les structures psychiques qui les prolongent et en amplifient la violence, pour mieux les combattre. Ielles donnent pour exemple la naïveté des forces politiques ou syndicales qui s’imaginent que des compromis sont possibles sous la présidence de Macron. Et de conclure leur article : « La psychanalyse est indispensable pour éclairer les voies des catastrophes en train d’advenir — et pour s’en prémunir. »