Trois coups de couteau et tout un système à nu

Faits divers la grande manipulation - IMAGE - PLURIELLE INFO
Faits divers la grande manipulation - IMAGE - PLURIELLE INFO

Il a suffi de trois gestes violents, répartis sur trois stations de métro, en l’espace d’une demi-heure. Arts-et-Métiers, République, Opéra. Trois lieux ordinaires, un vendredi après-midi, entre 16h15 et 16h45. Trois femmes agressées. Et, autour de ces coups de couteau, un emballement politique, médiatique et symbolique qui dit bien plus de la société que l’on nous fabrique que de l’événement lui-même.

Car ce fait divers, si on l’arrache de la banalité des réactions que ce type de phénomène suscite, fonctionne comme un révélateur brutal. Sexisme structurel, racisme institutionnel, instrumentalisation sécuritaire, effondrement de la prise en charge en santé mentale : tout y est. Et surtout, ce qui manque cruellement dans le débat public.

Des victimes invisibles parce que femmes

Commençons par ce qui a, comme souvent, presque disparu du récit : les victimes. Trois femmes agressées au couteau, dans des lieux publics, en plein jour. Rien d’exceptionnel au regard des statistiques. Selon les données consolidées du ministère de l’Intérieur et des travaux de l’ONDRP, les femmes sont massivement surreprésentées parmi les victimes d’agressions physiques et sexuelles et de violences dans l’espace public, notamment dans les transports. Ce n’est ni nouveau ni marginal. C’est structurel. Et passe comme une lettre à la Poste, du moins quand elle n’est pas hackée.

Car, très vite, ces femmes ont cessé d’être le centre du récit. Leur vécu, leur peur, la répétition des attaques, l’absence d’alerte publique immédiate adéquate, l’indifférence collective apparente à la violence : tout cela a été relégué au second plan. Comme si le fait que les victimes soient des femmes rendait l’événement presque… attendu.

Quand l’identité supposée écrase les faits

Le silence autour de cette dimension dans cette affaire est plus un symptôme qu’un oubli. Il fait écho à de nombreuses agressions récentes subies par des femmes portant un voile qui sont passées totalement sous silence. La violence sexiste et raciste, notamment islamophobe, est tellement intégrée au paysage social qu’elle ne provoque plus d’indignation durable. C’est un décor de scène dans lequel on évolue tout au long de cet acte dont on ne voit malheureusement pas la fin.

À peine les faits établis, un autre récit s’est imposé. Celui-ci ne parle plus de violence contre les femmes, de violence dans les transports ou de violence tout court, mais d’origine, de nationalité, de statut administratif de l’individu, l’agresseur en l’occurrence, qui devrait tout expliquer et surtout justifier toutes les réponses de l’État, même les plus aberrantes. Le communiqué initial du ministère de l’Intérieur évoque un homme « de nationalité malienne », en situation irrégulière, sous OQTF. La machine s’emballe. Et ce sera prouvé être faux.

En quelques heures, les réseaux sociaux et une large partie des médias font le lien : immigration, insécurité, Afrique, étranger, islam, terrorisme. Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez appelle à la « vigilance maximale » dans les transports, dans un contexte de menace terroriste élevée, le soir même. L’amalgame est posé. Et comme souvent, ce lien-là est sans nuance, sans preuve, sans lien factuel.

Peu importe l’absence de revendication, de mobile idéologique, de réseau. L’identité supposée de l’agresseur suffit à fabriquer une menace globale. C’est le vieux réflexe : transformer chaque fait social en argument sécuritaire pour justifier toujours plus de discrimination et de répression.

Une erreur qui n’en est pas vraiment une

Puis le récit se fissure. On découvre que le suspect est français, naturalisé en 2018. Un passeport français est retrouvé, fortuitement, lors des perquisitions, information confirmée par Libération et RTL. Le « Malien sous OQTF » n’existait pas. Ou plutôt : il n’existait que dans l’imaginaire administratif et politique… et, ce qui est beaucoup plus dramatique et dangereux dans cette affaire, dans l’imaginaire judiciaire.

Cette OQTF fait suite à un procès en 2024 lors duquel cet homme a été condamné pour la destruction des biens publics sous l’effet de stupéfiants. Donc il y a eu une enquête, un tribunal, un procureur, un avocat de la défense même commis d’office, un juge… une décision de justice.

Cette erreur n’est pas anodine. Elle dit quelque chose de profondément ancré : lorsqu’un homme est noir, et en plus précaire et marginalisé, il n’est pas perçu comme un citoyen potentiel. Il est perçu comme un corps suspect. On ne vérifie pas son identité et son statut : on les suppose. On ne cherche pas sa nationalité : on la lui nie dès le départ.

C’est cela, le racisme structurel. Non pas une haine explicite, mais un automatisme institutionnel qui produit des décisions erronées, violentes, parfois absurdes. Comment expliquer autrement qu’un citoyen français puisse être placé en centre de rétention administrative, sous OQTF, assigné à résidence, sans que son identité et sa nationalité soient sérieusement établies ?

Dans un autre cas de figure, inverse, comme celui de revendiquer ses droits, on lui aurait vérifié 1000 fois son identité pour être sûr de ne pas se tromper et pas filer, par malheur, un verre d’eau ou quelque menue monnaie à un migrant.
Et plus grave encore : que signifie désormais l’expression « Français sous OQTF » ? Tout simplement, une dérive majeure de l’État de droit. Encore une.

Santé mentale : le grand angle mort depuis des années (mais ça dépend pour qui)

Derrière l’emballement identitaire, un autre scandale s’est joué dans un silence presque total : celui de la santé mentale. L’homme est connu depuis des années pour des troubles psychiatriques, des addictions, des passages à l’acte violent. Sa garde à vue a été levée ce week-end, car jugée incompatible avec son état de santé. Il a été conduit en infirmerie psychiatrique.

Tout était donc connu. Ces faits sont relatés dans les articles de presse à titre informatif sans aucune analyse sérieuse. Et pour cause : rien n’a été fait à temps. Comme plein de fois avant.

La question centrale n’est pas seulement « qui est-il ? », mais « pourquoi a-t-il été abandonné ? ». Comment une personne manifestement en grande souffrance psychique, avec un historique judiciaire et médical lourd, se retrouve-t-elle livrée à elle-même, ballotée entre prison, rue, rétention administrative et assignation à résidence ?

Comment se fait-il qu’on évoque la fragilité psychologique quand il s’agit des suprémacistes blancs, comme c’était le cas du groupe AFO, qui préparent d’une manière avérée des assassinats et actes terroristes d’un côté, et de l’autre, on ne la mentionne même pas quand cette souffrance est réelle et avérée dès qu’il s’agit d’une personne précaire et marginalisée, ou tout simplement étrangère, racisée ?

La réponse est encore politique. Derrière le racisme systémique, elle tient aussi dans les budgets sacrifiés, la psychiatrie publique exsangue, la pénurie de structures d’accompagnement, la logique punitive qui remplace le soin. Plutôt que de traiter la souffrance, on la déplace. Plutôt que de prévenir, on réprime. Jusqu’à ce que la violence déborde. Ce qui est un résultat clairement voulu pour un système qui marche sur sa tête.

Sécurité contre solidarité : un choix de société

Ce “fait divers”, qui est bien plus un phénomène sociétal, révèle donc un choix politique : celui de répondre aux fractures sociales par le contrôle plutôt que par le soin, par la stigmatisation plutôt que par la prévention, par la propagande de la peur de l’Autre plutôt que par la justice sociale pour tous. Les transports parisiens, opérés par la RATP, deviennent l’un des multiples théâtres de cette faillite : un espace où les femmes ont peur, où les personnes fragiles sont chassées et invisibles, où l’État ne souhaite exister que brutalement et par la matraque.

À force de réduire chaque drame à une origine supposée, on refuse de voir ce qu’il dit vraiment. À force d’instrumentaliser la violence encore et toujours, on en fabrique les conditions pour davantage plus de violence.

Ces trois coups de couteau ont sérieusement blessé trois femmes, qui méritent tout le soutien et la considération. Mais ils n’ont pas fait seulement ça. Ils ont aussi mis à nu un système qui profite de toute occasion pour désigner des ennemis plutôt que réparer ses propres manquements. Un système qui parle fort de sécurité, mais se tait – et surtout fait taire – quand il s’agit de parler de réparation, de dignité, de soin, d’égalité. Un système qui est une aberration historique.

Et tant que ces angles morts resteront dans l’ombre, la violence continuera de surgir, non comme une anomalie, mais comme le produit logique d’une politique d’un abandon et d’une maltraitance organisée.

PUB...

MÉTÉO

🌤️
Météo locale
Localisation en cours...
--°C Chargement...
Ressenti : --°C Vent : -- km/h Humidité : --%
Données météo : Open-Meteo. La position reste traitée dans votre navigateur.

SÉLECTION DE LA RÉDACTION

Des zombies politiques à la rescousse des dominants

INSCRIPTION NEWSLETTER

Trains : LNMP, la ligne de tous les danger ?