Lettre ouverte à Delphine Horvilleur

Delphine Horvilleur en interview sur france inter octobre 2026 - Photo - DR FI
Delphine Horvilleur en interview sur france inter octobre 2026 - Photo - DR FI

À l’occasion de l’édition de son dernier livre « Sermons sous les décombres », Delphine Horvilleur, rabbin, passe dans de nombreux médias et y expose un discours de nuance et de modération… avec la persistance des angles morts dont elle pense s’être ainsi débarrassée. Réactions sous forme de lettre ouverte.

Madame Horvilleur,

Déjà en lisant l’interview que vous aviez accordé à Libération la semaine dernière, j’étais tentée de vous écrire. Puis, de vous avoir écoutée ce matin sur France Inter, je m’accorde le temps de le faire pour vous signaler, malgré votre louable volonté éditoriale de débusquer vos « angles morts », ceux qui semblent subsister (les mêmes peut-être ?) et qui continuent de restreindre votre regard pourtant si sensible à la complexité et à la nuance.

Dans votre interview pour Libération, vous affirmiez que les juifs sont la seule diaspora à qui on somme de rendre des comptes et à qui on impose une responsabilité collective. C’est totalement faux. Vous oubliez un peu vite que tous les musulman·es sont suspecté·es d’être islamistes ou terroristes. Vous oubliez que c’est l’État d’Israël qui, en se revendiquant l’État-nation du peuple juif, associe les juifs du monde entier à ses actes et les met tous en danger. Que ce sont des ministres israéliens qui ont considéré tous les Gazaouis, femmes et enfants compris, comme responsables du massacre du 7 octobre ! La responsabilité collective, l’essentialisation, c’est le propre du racisme, quelle qu’en soit la cible. Pourquoi vous (nous) : se penser à part ?

Au passage, à moins d’avoir la double nationalité franco-israélienne, le terme « diaspora » est en soi un biais abusif, une annexion linguistique symbolique. Rien ne m’attache à Israël, en dehors de l’illusion de ma grand-mère née à Vilnius qu’un lieu sur terre lui serait plus hospitalier. On sait ce qu’il en est.

Ce matin sur France Inter, vous avez dénoncé l’injonction qui vous serait faite de qualifier la guerre contre Gaza de « génocide », sans penser à faire le lien avec une autre injonction, tout aussi pesante, qui a été faite de qualifier le Hamas de « terroriste », sous peine d’être traité d’antisémite ou pire encore, de soutien au dit Hamas. Le mot « terroriste » ne souffrait pas débat. Il était là pour juger et, comme vous le dites si justement, « pour combattre« . Cette qualification de terroriste ne s’est pas contentée « d’écraser le débat« , elle a justifié dans les esprits le déchaînement de violence contre toute la population palestinienne et le déni de ses souffrances, déni que vous reconnaissez vous-même aujourd’hui.

Vous dites que qualifier de génocide l’action militaire de l’État d’Israël revient à le « nazifier ». Mais n’est-ce pas le grand philosophe et théologien israélien Yeshayahu Leibowitz qui a qualifié dès 1988 de judéo nazis les actes de soldats israéliens ? 35 ans avant la guerre d’anéantissement ouverte par le massacre du 7 octobre 2023, ne lançait-il pas un avertissement solennel sur ce que son pays était en passe de devenir, et à travers lui le judaïsme lui-même ? Que le terme soit douloureux, j’en conviens, mais la Cour de Justice Internationale s’est référée très précisément aux critères de la Convention sur le génocide pour établir des recommandations préventives qui n’ont pas été respectées, et la commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU aussi pour affirmer : « les autorités israéliennes et les forces de sécurité israéliennes ont commis et continuent de commettre un génocide contre les Palestiniens dans la bande de Gaza » .

Dans cette même émission matinale, vous renvoyez dos à dos, ou plutôt main dans la main, les «extrêmes» qui, comme chacun sait, et comme vous le réaffirmez en décrivant votre bracelet, se rejoignent. Vous enfoncez le clou bien profond dans nos consciences humanistes et antiracistes meurtries et effarées par les reculs de l’Histoire : « ils partagent les mêmes valeurs ». Comme si ça ne suffisait pas, vous avez qualifié les deux formations censées les incarner de « meutes ». En tant qu’insoumise, si je fais donc partie de cette « meute », vous m’avez symboliquement traitée de chienne, moi comme des millions de personnes qui aspirent à une société plus juste et plus solidaire, plus respectueuse de la nature et du vivant. Vous l’avez fait avec le même sens de la nuance qu’un Raphaël Eitan comparant les «arabes» à des «cafards». Comme quoi, il ne suffit pas de se proclamer nuancée et modérée pour l’être.

Maintenant, si vous ne savez pas faire la différence entre les héritier·es idéologiques du nazisme et de la Collaboration qui ont conduit mes aïeux dans les camps de la mort, avec les héritier·es des révolutionnaires allemands qui auraient pu éviter la prise de pouvoir par Hitler si les détenteurs du Capital n’en avaient décidé autrement, ou avec les héritier·es de la Résistance dont les membres «étrangers » seraient restés des «terroristes» si Aragon ne leur avait consacré son puissant poème, et dont nous défendons le précieux héritage qu’est la sécurité sociale ou les services publics, c’est plus qu’un angle mort : c’est une falsification de l’Histoire.

Je comprends que puissent vous heurter ou vous effrayer les mouvements de colère face à trop d’injustices, les slogans forcément réducteurs se revendiquant de tel ou tel courant de pensée (surtout quand ils sont caricaturés et extraits de leur contexte) ou encore les déversements haineux sur les réseaux. Mais, in fine, «ce sont les peuples qui font l’histoire», bien plus sûrement que les débats feutrés et apparemment policés des salons parisiens où l’on décrète, comme vous le faites, ce qui est raisonnable et ce qui ne l’est pas, qui est fréquentable et qui ne l’est plus.

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