Figure sétoise, Alain Rollat est ancien journaliste du Midi libre mais surtout du journal Le Monde, où il fut chef adjoint du service politique, chef du service médias et communication, rédacteur en chef du « Monde de l’éducation », et conseiller de la direction (de 1977-2002). Il est également l’auteur de nombreux essais, dont plusieurs, avec Edwy Plenel sur l’Extrême droite. On peut citer L’Effet Le Pen (1984) ou encore La République menacée – Dix ans d’effet Le Pen (1992).
La Vigie l’a interviewé sur la montée de l’extrême droite en France et particulièrement dans la région Occitanie après les élections municipales.
La Vigie : Que pensez-vous des résultats du RN aux dernières élections municipales en France et plus particulièrement dans notre région ?
Alain Rollat : Les résultats de ces élections municipales ont confirmé la tendance qui s’exprime dans les enquêtes d’opinion sur les intentions de vote à la prochaine élection présidentielle et qui place très nettement le candidat du RN en position de grand favori, qu’il s’agisse de Jordan Bardella ou de Marine Le Pen : de tous les partis, c’est le Rassemblement national qui a bénéficié de la progression la plus nette sur l’ensemble du territoire national. C’est un fait. Il faut le regarder en face et l’analyser sans œillères, même si le taux d’abstention, extrêmement élevé, rend aléatoires toutes les projections sur la présidentielle.
Mais s’il existe une incontestable dynamique en faveur du RN, celle-ci connaît des limites tout aussi nettes. La progression du RN n’a rien d’un raz-de-marée. La vague qui le porte n’est pas un tsunami. Elle ne présente pas les caractéristiques d’une lame de fond qui serait irrésistible.
Le RN a gagné de nouvelles villes, mais pas les plus grandes. Hormis dans ses bastions régionaux, il a peiné à confirmer sa percée dans les villes moyennes. Il a effectué des percées dans des zones rurales qui semblaient, jusque-là, imperméables à ses thèses, mais il reste marginal dans les grandes agglomérations urbaines. Il a triplé le nombre des communes dont il aura la gestion au cours des six prochaines années, puisqu’il en dirige désormais 74, alors qu’il n’en dirigeait que 22 – et cela lui permettra de s’appuyer sur quelque trois mille conseillers municipaux qui lui ouvriront la porte du Sénat- mais sur l’ensemble du territoire national il n’en demeure pas moins très minoritaire. 74 communes sur 34.746, ce n’est pas beaucoup.
Au total, il y a moins de trois millions d’habitants dans les communes que l’extrême droite dirige désormais, alors qu’il y en a plus de quinze millions dans les communes dirigées par les blocs politiques de droite, près de quinze millions dans les communes dirigées par les blocs politiques de gauche, et même près de sept millions dans les communes gouvernées par les partis centristes. Sans parler des communes « sans étiquette ».
À l’issue de ces municipales, la représentativité du RN n’a donc rien de comparable au poids qui est le sien à l’Assemblée nationale depuis la dissolution irréfléchie voulue par Emmanuel Macron au lendemain des élections européennes. Il convient donc de ne pas surévaluer la force électorale de l’extrême droite en France. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille, à l’inverse, la sous-estimer. Car dans notre pays les modes de scrutin sont tels qu’on peut être élu président de la République française en ne rassemblant, au premier tour, que 26 % des suffrages exprimés, comme François Mitterrand en 1988, et même 24% à peine comme Emmanuel Macron en 2017.
Notre région n’a pas fait exception à la tendance générale bien que le pourtour méditerranéen soit, avec l’ancienne région Nord-Pas-de-Calais, l’un des principaux bastions régionaux de l’extrême droite. Le RN a conservé Perpignan, remporté Carcassonne, mais il n’a pas gagné à Nîmes et il a été inexistant à Montpellier comme à Toulouse. Rivesaltes, Elne, Bagnols-sur-Cèze, Agde sont tombées dans son escarcelle, mais il n’a été majoritaire, en suffrages exprimés, dans aucun des départements d’Occitanie.
La Vigie : Et à Sète ?
Alain Rollat : Les résultats du scrutin à Sète me semblent très significatifs. Le RN y disposait d’un potentiel de voix qui lui permettait de nourrir les plus belles espérances. Surtout après la mise hors jeu de François Commeinhes par les tribunaux. Le député RN de la circonscription ayant été élu, dès le premier tour, aux dernières législatives, après avoir rassemblé à Sète 9.057 voix et 41,06% des suffrages exprimés, son chef de file local, Sébastien Pacull, pouvait légitimement espérer damer le pion à tous ses adversaires et faire tomber notre « Île singulière » dans la besace de Jordan Bardella et Marine Le Pen.
Or, non seulement Sébastien Pacull a été devancé par Hervé Marquès, le dauphin que François Commeinhes avait adoubé, mais il a été aussi nettement battu par la candidate de la gauche plurielle, Laura Seguin et même battu à plates coutures puisqu’il n’a rassemblé, au second tour, que 5.822 suffrages (26,65%), c’est-à-dire 3.235 voix de moins que le député Aurélien Lopez-Liguori aux législatives qui s’est fait élire maire d’Agde. Cela prouve que les Sétois ne sont pas devenus captifs des sirènes lepénistes et cela est plutôt rassurant pour l’avenir de notre ville. Cela confirme qu’au niveau national les enquêtes d’opinion ne prédisent pas l’avenir. Il n’est pas fatal que le RN remporte l’élection présidentielle, car les Français qui s’en méfient restent encore plus nombreux, à ce jour, que ceux qui font le pari fou de lui faire confiance…
La Vigie : D’après vous, comment peut-on mieux combattre l’extrême droite aujourd’hui ?
Alain Rollat : En proposant aux électeurs d’autres solutions que les siennes aux problèmes qui se posent à notre pays. J’ai observé, analysé, commenté, à l’époque où je travaillais au « Monde », à partir de la fin des années 70, et surtout à partir des années 80, les causes de ce que nous avons appelé « L’effet Le Pen » : c’est l’abandon de ses idéaux par la gauche mitterrandienne de l’époque qui a provoqué, à partir de 1982, la montée en puissance électorale du Front national créé dix ans auparavant par Le Pen père. Ce sont les déçus du socialisme qui ont nourri celle-ci ; puis il y a eu les déçus du chiraquisme, les déçus du hollandisme, les déçus du sarkozysme, maintenant les déçus du macronisme… Il y aurait forcément, demain, des déçus du lepénisme si les partisans de Marine Le Pen et Jordan Bardella parvenaient à l’Élysée… Mais le prix à payer serait, pour tous les Français, encore plus lourd que tout ce que les analystes peuvent imaginer.
Pourquoi ? Parce que, dans le monde d’aujourd’hui, où les pays de notre vieille Europe, qui ont perdu leurs empires coloniaux, sont confrontés aux nouveaux empires, les prétendus remèdes que les partis d’extrême droite proposent ne feraient qu’aggraver les problèmes qu’ils se prétendent capables de résoudre. Les théories de ces gens-là sont obsolètes parce qu’ils sont des marchands d’illusions. Vouloir les « essayer », c’est de la folie pure. Je ne perds plus mon temps à essayer de convaincre ceux qui ne veulent rien entendre. Je m’accroche à mes valeurs, je les défends, je les professe. Je dis simplement aux électeurs du RN de bien ouvrir les yeux, de voir qui sont vraiment les militants de l’extrême droite sous les masques que portent leurs porte-parole, de voir d’où ils viennent, d’ouvrir les yeux sur leurs motivations réelles, de mesurer leurs mensonges. C’est difficile parce que le comportement de beaucoup de ces électeurs est irrationnel et il ne sert à rien de les traiter de « fachos » ou d’imbéciles. Mais c’est nécessaire de les placer devant leurs responsabilités, car il ne faut pas laisser le champ libre à la bêtise. Je dis aussi à ces électeurs-là, à ceux qui sont de bonne foi, que s’ils confient un jour les destinées de notre pays aux dirigeants du RN ce sont leurs propres enfants qui les maudiront.
Cela dit, il ne faut pas occulter les causes profondes des peurs et des colères qui font, depuis les années 80, le lit de l’extrême droite dans notre pays. Les gens ne supportent plus les injustices, les inégalités, les passe-droits, la misère sociale, certains comportements élitistes de la part des gouvernants, mais ils ne supportent plus non plus le laxisme ou l’angélisme et aucun parti républicain ne doit être insensible au besoin d’ordre et d’autorité que tous les électeurs, dans leur ensemble, manifestent.
Mais, en république, il peut y avoir un État fort, capable de se faire respecter, sans qu’il soit nécessaire de verser dans l’autoritarisme, encore moins dans l’absolutisme. La condition sine qua non est que l’on fasse toujours prévaloir le sens de l’intérêt général sur les intérêts particuliers. Et c’est cela, de nos jours, qui est le plus difficile à obtenir parce que notre société est devenue une société à fragmentations où chaque individu se prend pour « le peuple », ce qui revient à se prendre pour un roi. Comment gouverner un peuple qui se croit roi ? C’est à cette question qu’il faut répondre et ce n’est pas par les simplismes ou par la pratique des vérités dites « alternatives » qu’on y parviendra. C’est à cette réflexion que devraient s’atteler tous les progressistes de notre pays au lieu de se complaire dans les batailles de nombrils sur les chaînes d’info continue.
