[EDITO] Comme un train peut en cacher un autre, le basculement auquel veut nous faire croire une classe politique et médiatique quasi unanime n’est pas celui qu’on nous montre. Non, la mort d’un jeune homme dans une rixe, aussi dramatique et injuste soit-elle, ne constitue pas en soi un « basculement », ni le signe d’une escalade de la « violence politique », sauf à vouloir s’en servir à ces fins. Et c’est précisément ce qui se passe.
Tandis que la chasse est ouverte contre les insoumis et plus encore les insoumises, le gouvernement autorise la tenue samedi à Lyon d’un rassemblement de toute l’extrême droite jusqu’aux néonazis, malgré la demande d’interdiction formulée par le maire.
Un petit effort d’imagination s’impose. Imagine-t-on un instant si chacune des 14 victimes d’agressions racistes et/ou fascistes (ce sont souvent les mêmes) qui sont mortes ces trois dernières années avait donné lieu à une médiatisation équivalente ? Si chacune avait déclenché une accusation dans les mêmes proportions des partis d’extrême droite auxquels leurs auteurs sont parfois directement affiliés, à minima biberonnés par ce que ces mouvements alimentent ouvertement : la haine de l’étranger, du migrant, du musulman, du « wokiste« , du « gauchiasse« , des « féminazies« , des « écoterroristes« , la peur du « grand remplacement » et de la « décivilisation » ?
Imaginez si à chacune de ces victimes avait été accordée à l’Assemblée nationale une minute de silence ? Une seule en a bénéficié après un premier refus de la présidente de l’assemblée au motif qu’on « n’accorde pas de minutes de silence pour « des cas individuels » (c’est-à-dire en dehors des personnalités politiques ou des victimes du terrorisme) . Imaginez comme la réalité en serait différente.
Mais non, pour Fréderico Aramburu, Djamel Bendjaballah, Aboubakar Cisse, Mahamadou Cissé, Rochdi Lakhsassi, Mustafa et Ahmid, Hichem Miraoui, Emine Kara, Mehmet Şirin Aydin, Abdulrahman Kizil et tant d’autres… au moins 14 en 3 ans, il n’y a pas eu une once d’émotion, d’indignation, de protestation. Pourquoi ? « Parce qu’à prononcer leurs noms sont difficiles« , comme disait le poète Aragon en désignant les martyrs de l’Affiche Rouge ? Et que leur vie vaudrait moins que celle d’un Quentin ou d’un Thomas ? Que leur mort a été moins atroce ?
Le Premier ministre Lecornu a semoncé Mathilde Panot qui a osé faire référence à une seule de ces victimes, Fréderico Aramburu mort pour s’être opposé à une agression raciste : « C’est ignoble », s’offusque-t-il, « on n’oppose pas un mort à un autre, un assassinat à un autre« . Mais force est de constater que certains morts existent et d’autres pas… et c’est bien cette différence de traitement qui oriente l’émotion et forge l’opinion. C’est cette sélectivité dont on peut légitimement interroger les critères qui devrait alerter les vrais démocrates aujourd’hui, tout comme le fait de nier le génocide du peuple palestinien et d’accuser « en même temps » d’antisémitisme celles et ceux qui le dénoncent.
Le grand basculement n’a pas eu lieu dans une rue de Lyon, hélas livrées depuis des années à la violence des bandes néofascistes comme celle à laquelle appartenait Quentin D. Il s’est effectué avec l’achat des médias par une poignée de milliardaires qui y mettent quotidiennement en scène la détestation des étrangers et de LFI comme une posture morale et « républicaine ».
Le basculement a eu lieu au plus haut niveau de l’État, qui a réhabilité les grandes figures de la collaboration avec les nazis et se vautre aujourd’hui dans la manipulation et le mensonge. Un ministre des affaires étrangères peut ainsi demander la démission d’une rapporteuse spéciale de l’ONU sur la base de propos qu’elle n’a pas tenus, grossièrement fabriqués par un montage vidéo. Le garde des Sceaux, Gérald Darmanin peut affirmer avec aplomb que « Jean-Luc Mélenchon n’a pas eu un mot de compassion pour le jeune Quentin » alors que ce sont les premiers mots qu’il a prononcés quand il a abordé cet événement lors du meeting de Montpellier.
Là est le basculement : taire et effacer la réalité de l’extrême droite pour n’attaquer que ceux qui la combattent, ériger en héros un néofasciste, imputer la violence à un mouvement d’opposition qui les dérange plutôt qu’affronter la réalité des faits : la banalisation de la haine et du racisme ordinaire. Renversement de l’histoire !
Le point de bascule, c’est qu’à quelques rares exceptions, toute la classe politique et les médias s’emparent d’un mort dont ils se fichent tellement qu’on lui a attribué le portrait d’un autre pendant plusieurs jours, pour tenter de se débarrasser de toute alternative de gauche possible en France.
Tous servent, volontairement ou non, la stratégie de plus en plus évidente du Capital (c’est-à-dire ceux qui financent les médias et les campagnes électorales) visant à placer partout des régimes autoritaires à leurs bottes, comme ils l’avaient fait dans les années 30 en Europe et le font aujourd’hui sur tous les continents. C’est le seul moyen pour eux d’abattre ce qui reste de droits et de solidarité, d’égalité et de fraternité, de résistance et d’alternatives à leur logique destructrice et écocidaire du profit à tout prix.
Ne vous laissez pas avoir : il est encore possible d’éviter les « matins bruns » en déjouant par son bulletin de vote et ses engagements humanistes les pronostics de malheur.