Journal du collectif de lutte contre l’extrême droite Sète Bassin de Thau

Les Italiens à Sète et en France : flash-back du côté des années vingt et trente.

« The Times They Are a Changin’ »… Vraiment ! ? On compte environ 1 million de migrants italiens en France dans les années vingt. Ce sont pour l’immense majorité des hommes jeunes venus essentiellement du Nord de l’Italie pour travailler, notamment dans l’Est de l’Hexagone. Les Italiens à Sète et en France : flash-back du côté des années vingt et trente.

Il y a un manque de main-d’œuvre, une insuffisance de bras pour les taches les moins rémunérées et les plus dures, suite à la saignée démographique, résultat de la Grande Guerre.

Les raisons économiques prévalent dans cet exil. En effet une moindre partie de ces migrants arrive pour fuir leur pays devenu fasciste. Les départs de la Calabre vers la France méridionale sont le fait de marginaux, « d’éléments contestataires », en rupture avec « la structure familiale traditionnelle et dans le refus d’un destin assigné » (F. Piselli). Quelle que soit la raison déterminante qui pousse à s’exiler, la présence d’immigrés italiens sur le sol français génère de multiples réactions négatives de la part des « nationaux » : quolibets, mépris, défiance, insultes, haine. Ces réactions s’expriment évidemment dans des articles de presse locale à l’occasion de faits divers, mais surtout dans les journaux de l’extrême droite de façon outrancière où se distille en miroir une représentation calomnieuse de ces étrangers et s’exprime une xénophobie assumée. Il est bon de les exhumer, de retrouver au travers des lignes écrites, l’odeur nauséabonde des propos qui alimentent le rejet de l’étranger, et qui deviennent le moteur d’une propagande haineuse.

Invasion italienne

Le risque d’invasion italienne commence à s’exprimer comme une menace dont il faut que les Français prennent conscience. C’est bien ce que l’on trouve ici dans le journal Le Matin en 1928 : « C’est la première fois depuis des siècles qu’un peuple étranger prend possession de notre sol… ». Pas loin de l’idée formulée par l’extrême droite aujourd’hui sur « le grand remplacement ».

Dans Le Franciste du 3 octobre 1937, on lit : « Depuis 1920, la France est gangrénée par tous ces émigrés italiens que Mussolini, avec juste raison, avait expulsés d’Italie non pour des raisons politiques, mais pour délit de droit commun ». Quel profil est donné à ces bataillons masculins qui sont censés envahir le pays ? Il est réductible à quelques noms d’oiseaux dont l’Italien est affublé : babi (crapaud : en provençal), ce mot est utilisé pour se moquer les exilés les plus pauvres venus du Mezzogiorno, macaroni pour pointer le mépris de leurs habitudes alimentaires, christos pour caricaturer leurs gestes et ports d’objets religieux.

Si l’on veut le décrire plus précisément, les adjectifs ne manquent pas : l’Italien est violent, a la réputation d’être armé d’un couteau, « joueur, buveur, bruyant, client de prostituées, aimant danser, chanter… ». Mais encore : « Logez confortablement les émigrés italiens et ils sauront donner à leur village ce débraillé, cette turbulence, cette malpropreté qui les caractérise ».
Pour nourrir ce tableau, l’imprimer dans les cerveaux afin de montrer la dangerosité de ces migrants venus de la péninsule voisine, les publications de l’extrême droite dans les années 30 reviennent sur un événement encore présent dans les mémoires de l’époque.

L’image de terroriste sur les Italiens

Un jeune italien d’origine paysanne, Sante Geronimo Caserio, condamné pour ses activités militantes anarchistes dans son pays, s’installe à Sète, où il travaille comme apprenti à la boulangerie Viala. En mai 1894, poignarde le président de la République Sadi Carnot qui a refusé de gracier trois anarchistes, Ravachol, Auguste Vaillant et Emile Henri. Condamné, il est guillotiné en août 1894. Cet acte sert la propagande italianophobe, et l’exploite pour calquer l’image de terroriste sur les Italiens, ou a minima, les rendre responsables de la criminalité dans ces années.

Terrorisme, criminalité, mais aussi soviétisme.

Le parti fasciste, PPF, Parti Populaire Français de Jacques Doriot, accusait en 1936 les communistes français et italiens de faire collusion pour « instaurer un régime soviétique ». En l’occurrence cette fois, l’Italien a toujours un couteau, mais entre les dents, façon bolchevique ! Le 20 septembre Le PPF dénonçait la naturalisation massive des immigrés « extrémistes dangereux, sadiques du crime, pillards nés ».

L’Action française, mouvement d’extrême droite, vitupère l’appel aux Italiens en tant que main-d’œuvre, et rejette « l’Italien dégénéré » … Mot très en vogue dans ces années, utilisé par les nazis, par exemple, pour dénoncer une forme d’art qu’ils condamnaient.

Il est frappant de constater à travers les quelques exemples relevés combien les arguments utilisés traversent les périodes historiques, savent s’adapter au vocabulaire de l’époque, mais restent recyclables. À la fin du 19e siècle, on pouvait lire dans le Vaucluse, à l’occasion de contestations contre la présence d’Italiens sur des chantiers de construction de voies ferrées : « Interdit aux chiens et aux Italiens ».

À partir des années soixante, la vindicte contre les Italiens d’origine se tasse et finit par disparaître. Dès lors se substitut une nouvelle représentation, celle du « Rital, sorte d’emblème mémoriel repris par les descendants des migrants ». L’extrême droite trouvera vite dans les ressorts de l’Histoire du pays de nouveaux boucs émissaires pour nourrir la haine de l’étranger. Force est de constater que la xénophobie est toujours présente, seules ses cibles changent.

Et si l’on se tourne côté transalpin, quelle claque ! La Première ministre en Italie, Georgia Meloni du parti néo-fasciste Fratelli d’Italia, ferme ses ports aux navires de secours parce qu’ils encouragent selon elle la venue des migrants, ceux d’aujourd’hui venus fouler le sol italien. Ainsi fait-elle « passer à la trappe » de l’Histoire de son pays un passé d’émigration.

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