L’homonationalisme désigne un phénomène politique paradoxal : la reconnaissance partielle des personnes LGBT devient un outil de légitimation de l’ordre dominant. Ce qui fut historiquement une lutte contre toutes les normes se transforme parfois en marqueur de respectabilité nationale, servant à distinguer les «bons citoyens» des figures jugées dangereuses, archaïques ou incompatibles avec la modernité occidentale.
Dans « Pourquoi les gays sont passés à droite » (Didier Lestrade, éditions du Seuil, 2012), le fondateur d’Act-Up Paris met au jour le basculement progressif d’une partie des gays vers la droite, voire l’extrême droite. Il montre comment ce glissement ne relève ni d’un accident ni d’une dérive individuelle, mais s’inscrit dans une transformation plus large des luttes LGBT, marquée par la normalisation sociale, l’intégration institutionnelle et l’illusion d’une victoire définitive. Une fois « intégrés », certains cessent de se penser comme dominés et cherchent, au contraire, à s’inscrire du côté des dominants.
Homonationalisme : quand l’émancipation devient frontière
Ce passage à droite repose largement sur la peur : peur du déclassement, peur de l’insécurité, peur de perdre des acquis fragiles. Mais il repose tout autant sur le racisme, parfois profondément décomplexé, y compris au sein des populations LGBT. Être minoritaire sur le plan sexuel ne protège ni des préjugés, ni des hiérarchies raciales, ni des logiques de stigmatisation qui traversent l’ensemble de la société. Les gays et les lesbiennes, comme tous les autres groupes sociaux, sont traversés par les mêmes récits sécuritaires, les mêmes fantasmes civilisationnels et les mêmes discours de désignation de l’ennemi.
Le discours change alors de nature : moins d’émancipation collective, plus de protection individuelle ; moins de solidarité, plus de sécurité ; moins d’égalité, plus de mérite. La figure du gay ou de la lesbienne «acceptable» devient celle de l’individu intégré, blanc, urbain, inséré socialement, prêt à désigner d’autres populations — souvent racisées, migrantes ou musulmanes — comme responsables du danger. L’homosexualité cesse d’être une ligne de rupture avec l’ordre social pour devenir une preuve d’appartenance à une prétendue civilisation supérieure.
C’est ici que l’homonationalisme prend une dimension profondément violente. La domination n’est plus combattue : elle est réorganisée. Les identités sexuelles servent à justifier de nouvelles hiérarchies, à opposer les minorités entre elles et à produire une respectabilité conditionnelle.
Ce phénomène ne concerne pas uniquement les gays. Certaines lesbiennes ont également participé à ce basculement idéologique. L’exemple de Caroline Fourest est régulièrement évoqué : issue des combats féministes et laïques, elle a progressivement intégré des cercles de réflexion et des espaces médiatiques situés à droite, voire à l’extrême droite, au nom d’un discours sécuritaire et civilisationnel. Les droits des femmes et des lesbiennes cessent alors d’être pensés comme des outils d’émancipation collective pour devenir des instruments politiques dirigés contre d’autres populations.
L’extrême droite intègre les personnes homosexuelles pour mieux hiérarchiser et régenter
L’extrême droite comprend parfaitement cette mécanique. Elle ne rejette plus frontalement les personnes homosexuelles ; elle en sélectionne certaines. Celles et ceux qui acceptent la hiérarchie, la nation, la frontière et l’ordre deviennent tolérables, parfois même utiles. Le message est limpide : vous pouvez exister, à condition de ne plus contester. Les identités sexuelles sont admises tant qu’elles cessent d’être politiques.
Dans ce contexte, l’homonationalisme ne relève pas seulement de trajectoires individuelles, mais d’une stratégie globale de pouvoir. Il permet de recycler les luttes LGBT au service d’un récit autoritaire, sécuritaire et nationaliste.
Cette logique trouve son prolongement international dans le pinkwashing (repeindre en rose, rendre plus gay). Certains États mettent en avant une image de tolérance sexuelle pour masquer des politiques coloniales, sécuritaires ou militaires. Le cas israélien est régulièrement dénoncé pour cette instrumentalisation : promotion d’une culture LGBT « libre » à destination de l’Occident, campagnes touristiques, production de films LGBT largement diffusés à l’international — mais souvent peu ou pas distribués en Israël même, car leur fonction première n’est pas culturelle, mais diplomatique (Jean Stern, « Mirage gay à Tel-Aviv. Enquête sur le pinkwashing israélien« , éditions Libertalia, 2017).
Outil de communication géopolitique
Les droits LGBT deviennent alors un outil de communication géopolitique. La liberté sexuelle sert à blanchir l’occupation, la domination et la violence d’État. Là encore, il ne s’agit pas de nier les existences queer locales, mais de refuser que leur visibilité soit utilisée comme alibi moral.
L’homonationalisme révèle ainsi une vérité inconfortable : une lutte émancipatrice peut devenir un instrument de pouvoir dès lors qu’elle se coupe de toute critique sociale, antiraciste et anticoloniale. Quand l’égalité se transforme en privilège défensif, elle cesse d’être un progrès pour devenir une frontière. Et lorsque la fierté sert à justifier la domination, elle trahit ce qui l’a fait naître.
Fabien p/o QUEERS