Bassin de Thau : « y a du caca dans l’étang ! »

Étang de Thau Huîtres structures de tables - Photo - Archives PLURIELLE INFO
Étang de Thau Huîtres structures de tables - Photo - Archives PLURIELLE INFO

Sur le marché, une mère se penche vers son enfant. Il demande pourquoi on ne peut plus manger d’huîtres. La réponse tombe, simple, crue, sans détour : « parce qu’il y a du caca dans l’étang ! » Derrière cette formule enfantine, il y a une réalité sanitaire documentée : la présence de norovirus dans la lagune de Thau, détectée après des épisodes pluvieux intenses, a conduit à la fermeture administrative de la commercialisation des coquillages fin décembre 2025, prolongée en janvier 2026.

Le norovirus n’est ni abstrait ni mystérieux. Il est transmis par voie fécale-orale. Lors de fortes pluies, des réseaux d’assainissement saturés débordent. Des eaux usées non-traitées rejoignent un milieu fragile, semi-fermé. Résultat : les huîtres polluées deviennent impropres à la consommation.

Des collectivités coupables, innocentes ou incompétentes ?

Les collectivités locales martèlent pourtant un message rassurant : « l’étang de Thau n’est pas pollué ». Les fermetures seraient la preuve d’un contrôle sanitaire exigeant. Faux, ces sont les constats de l’existence d’une TIAC (Toxi-infection alimentaire Collective) qui font suspendre la vente. Quid de la communication ? Autre façon de ne pas identifier les vrais responsables… Par exemple, le communiqué conjoint de Sète Agglopôle Méditerranée, du département de l’Hérault et de la région Occitanie insiste sur la qualité du biotope et le professionnalisme des conchyliculteurs. Ça on le savait déjà, en aucun cas les conchyliculteurs sont responsables. En revanche, pourrait-on en dire autant des responsables politiques au sein des collectivités ?

La responsabilité politique

Les faits, eux, sont têtus. La crise est à la fois sanitaire, économique et structurelle. Les aides directes annoncées atteignent 1,5 million d’euros immédiats, complétés par des exonérations et des reports de prêts. Des investissements sont promis : 13 millions d’euros sur le réseau d’assainissement de Sète, un million sur les infrastructures pluviales, et des études pour des systèmes de mise à l’abri des coquillages.

Mais ces montants restent sans commune mesure avec les besoins identifiés de longue date, ils sont juste à la hauteur de la culpabilité politique. Le comité régional de la conchyliculture de Méditerranée évoque un projet de bassins collectifs de protection chiffré à 200 millions d’euros, permettant de mettre à l’abri jusqu’à 2 000 tonnes d’huîtres lors des épisodes de pollution. Une étude aurait été remise dès 2023, sans suite opérationnelle à ce stade.

Thau Maritima, un acteur clé sous les radars

Dans l’ombre du débat, et peu interrogé : Thau Maritima, le délégataire du service public d’assainissement sur le bassin de Thau. Thau Maritima est une société par actions simplifiée (SAS) créée le 1ᵉʳ août 2016 et immatriculée à Béziers. Thau Maritima n’a pas de salariés déclarés, et s’appuie comme souvent sur des structures opérationnelles du groupe dont il dépend, ici : Suez eau France.

Le contrat de concession prévoit des investissements lourds sur vingt ans. Les montants effectivement réalisés et leur adéquation avec les enjeux actuels interrogent, sans qu’un audit public indépendant n’ait été rendu à ce jour. Pourquoi envisager un bassin de protection à 200 millions d’euros pour mettre les huîtres « à l’abri », quand cette somme pourrait financer un assainissement réellement sécurisé à la source ?

La question mérite d’être posée. Investir massivement dans un dispositif curatif revient à accepter durablement que des eaux usées débordent dans la lagune lors de pluies pourtant prévisibles. Mettre 200 millions pour contourner le problème plutôt que pour le résoudre interroge la cohérence des choix publics, l’usage de l’argent du contribuable et la hiérarchie réelle des priorités sanitaires.

Alors même si Suez est délégataire du service public d’assainissement jusqu’en 2037, une DSP (délégation de service public) peut être résiliée avant son terme, y compris unilatéralement par la collectivité, en cas d’incompétence, de manquements graves aux obligations contractuelles ou de mise en danger de la population. Envisager un retour en régie publique, permettrait alors de reprendre la main sur les réseaux, les stations de pompage et les bassins de rétention.

La question n’est plus seulement technique, mais politique : qui pilote, qui contrôle et qui assume la responsabilité de la sécurité sanitaire du bassin ?

Un ancien responsable scientifique du bassin de Thau rappelle pourtant une constante : ce milieu exceptionnel est aussi extrêmement vulnérable. Les débordements par temps de pluie, la fragilité des stations de pompage et l’absence de bassins de rétention sont connus depuis des années à travers de nombreuses études.

Les usagers paient l’intégralité du système

Sur le bassin de Thau, le service d’assainissement est intégralement financé par les usagers. Chaque foyer raccordé paie une part fixe annuelle, de l’ordre de 30 à 40 euros, et une part variable proportionnelle à sa consommation d’eau. Pour un ménage moyen consommant 120 m³ par an, la facture d’assainissement atteint environ 340 euros TTC par an, soit près de 2,6 euros par mètre cube.

Ces sommes financent l’exploitation des réseaux, le fonctionnement des stations d’épuration, les investissements programmés et la rémunération du délégataire. En 2024, le chiffre d’affaires du service dépasse 17 millions d’euros, tandis qu’environ un million d’euros est reversé chaque année à Sète agglopôle Méditerranée au titre de la surtaxe d’assainissement.

Autrement dit, ce sont bien les usagers qui paient l’intégralité du système, défaillances comprises. En cas de dysfonctionnement sanitaire, comme lors des épisodes de contamination au norovirus, les habitant·es subissent une double peine : continuer à financer le service par leur facture, puis assumer collectivement les conséquences économiques et sanitaires de ses insuffisances.

Dire qu’« il y a du caca dans l’étang » n’est ni une provocation ni une caricature. C’est une traduction brute d’un enchaînement technique, sanitaire et politique. Tant que cette réalité sera édulcorée, la lagune restera exposée. Et les enfants continueront de poser la même question, sur les étals vides du marché.

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