Rituel immuable du 31 décembre, le président se pose en chef d’orchestre d’une nation qui tiendrait encore, grâce à ses institutions, ses services publics et son économie.
Le verbe d’Emmanuel Macron se veut protecteur, rassembleur, presque consolant. Mais derrière son emphase, le récit se fissure rapidement. Car celui qui se présente comme un bâtisseur parle surtout sur les ruines qu’il a lui-même contribué à créer.
Quand le chef de l’État vante la solidité des services publics, il passe sous silence dix années de réformes qui les ont fragilisés. L’hôpital public, soumis à une logique de rentabilité, manque toujours de soignant·es et de lits. L’école, sommée de « transmettre les savoirs fondamentaux », subit suppressions de postes, réformes successives et désorganisation chronique. Un constat que fait la Cour des comptes comme les rapports parlementaires, mais il disparaît dans le discours au profit d’une profession de foi abstraite, dans un blabla managérial nauséeux.
Même procédé sur l’économie. « Jamais autant de Français n’ont eu un emploi », affirme le président. C’est exact si l’on s’en tient au taux d’emploi au sens de l’Insee. Mais cette statistique agrège contrats courts, temps partiels subis, apprenti·es et auto-entrepreneuriat contraint. Elle masque une précarisation du travail largement analysée par la Dares (Direction de l’Animation de la Recherche, des Études et des Statistiques) et dénoncée par les syndicats. La croissance « qui se tient », comme dit ce marcheur de Macron, n’a pas empêché l’érosion du pouvoir d’achat, reconnue aussi par l’Insee sur la période récente. Le taux de pauvreté est passé de 13,8 en 2017 à 15,4% en 2023 et le nombre de sans-abri a plus que doublé.
Faut-il rire de son plaidoyer pour le « progrès » ? Oui, mais jaune alors, car son laïus de responsable politique, aux commandes depuis plus de 10 ans, qui dit vouloir bâtir dans la durée relève surtout de l’incantation d’un shaman. Depuis 2017, les politiques publiques menées ont précisément affaibli les leviers censés permettre ce progrès. Les investissements dans la recherche publique stagnent en part du PIB, loin de l’objectif des 3 % fixé au niveau européen, comme le rappelle le rapport 2024 de la Cour des comptes sur l’enseignement supérieur et la recherche. La transition écologique, invoquée comme compatible avec la croissance et l’indépendance, s’est traduite par des reculs : baisse des aides à la rénovation énergétique en 2024, ralentissement du déploiement des énergies renouvelables signalé par la Commission de régulation de l’énergie, artificialisation des sols toujours élevée malgré la Loi Climat. Quant à la promesse de « réconcilier » climat et économie, elle se heurte aux faits : les émissions françaises repartent à la hausse en 2023 selon le Haut Conseil pour le climat, tandis que les inégalités sociales face aux politiques environnementales persistent. Et pour cause, à force de « simplifier les règles » comme Emmanuel Macron le promet à nouveau, ce sont toujours celles qui protègent les droits sociaux et l’environnement qui sont supprimées tandis que la concurrence libre et non faussée est de plus en plus favorisée à l’exemple du Mercosur.
Plus inquiétant encore dans ce discours, la glorification de l’armée qui protégerait le pays comme si celui-ci était directement menacé, et la promotion du Service National pour l’engagement « nos jeunes ». Ensuite, il y a une réduction troublante de la guerre à ses seules « conséquences » économiques et géopolitiques. Les conflits sont évoqués pour leurs effets sur la croissance, la stabilité ou la cohésion, jamais pour ce qu’ils infligent aux populations. Cette mise à distance est particulièrement frappante s’agissant de Gaza. Alors que des dizaines de milliers de civils palestiniens ont été tués depuis l’offensive israélienne déclenchée en octobre 2023, que l’ONU, ses agences humanitaires et plusieurs rapporteurs spéciaux alertent sur des crimes de guerre et sur le risque de génocide, le mot même de Gaza n’existe pas dans le propos présidentiel. La famine, l’effondrement du système de santé, les enfants mutilés ou ensevelis sous les décombres ne trouvent aucune place dans son récit policé. La guerre devient un paramètre macroéconomique, un facteur d’instabilité parmi d’autres, jamais une tragédie humaine appelant une parole responsable, un engagement moral, l’arrêt des livraisons d’armes ou une rupture diplomatique. Cette abstraction du réel est presque flippante : à force de parler d’ordre international, de paix durable et de sécurité des intérêts, où est passée l’humanité que le président invoque pourtant lorsqu’il s’agit de fraternité nationale ?
Ce discours de fin d’année ressemble moins à un cap qu’à un exercice de communication assez indécent. Transformer des reculs en chantiers, des fractures en appels à l’unité, des impasses politiques en horizons lointains et renvoyer tout le monde à égalité dans les efforts à accomplir, et les défis à relever. Du milliardaire qui se gave d’argent public à la mère isolée qui se serre la ceinture, du président de la République qui détient tous les pouvoirs, au citoyen réfractaire qui encoure la matraque : tous responsables pour Macron qui cherche à les embarquer dans son naufrage.
À force de se présenter en bâtisseur, le président oublie une question : qui a tenu le marteau qui démolit pièce après pièce les fondations ? Dans les urnes, quelques que soient les élections à venir : municipales, sénatoriales ou présidentielles, un bon coup de faucille serait peut-être le bienvenu.
« Résister à l’air du temps » et bâtir, oui, mais sans ce bonimenteur !