Ils vaccinaient, on les applaudissait. Cinq ans plus tard, l’exercice médical, notamment libéral, ne semble pas avoir été facilité. La loi Garot, adoptée en première lecture en mai 2025, compte imposer aux médecins libéraux des obligations de présence dans les déserts médicaux. Ce n’est pas mieux pour le reste du personnel médical et paramédical : infirmiers, aides-soignants, pharmaciens, etc.
Le 4 octobre 2025, le syndicat d’infirmiers libéraux ONSIL coordonnera une marche blanche de ces soignants, à 14 h, devant le Panthéon. Rémunération, politiques de santé, accès au soin, conditions de travail, l’objectif : “exiger une santé digne qui protège ses patients et ses soignants,” indique le syndicat.
“Le problème ne vient pas des médecins”, affirme Arthur.V, généraliste dans une clinique de l’Eure, qui a quitté l’exercice libéral. “On nous rend responsables, mais ce sont les politiques de santé qui ont échoué. Quand on s’installe, on a une famille, on ne peut pas aller n’importe où. Il n’y a pas d’écoles, pas de culture dans ces déserts.”
Manque de compréhension, manque de reconnaissance
Ce sentiment d’injustice s’ajoute au manque de reconnaissance. “Je pensais qu’après 10 ans de sacrifices, il y aurait du respect. À la place, certains patients exigent tout, tout de suite, et les politiques nous tiennent pour responsables des dysfonctionnements” , poursuit-il. Yohann Seynac, médecin à Pantin et vice-président du syndicat des généralistes MG France, dénonce lui aussi une instabilité politique chronique : “les réformes se succèdent sans vision à long terme. Cela crée un sentiment d’abandon.” Malgré leur rôle central dans la santé de proximité , “on ne se sent pas reconnus à notre juste valeur”, ajoute-t-il.
Des politiques sanitaires inadéquates
La lutte contre les arrêts maladie en est un exemple. “L’assurance maladie fait pression sur les médecins plutôt que de s’attaquer aux causes réelles, comme le mal-être au travail”, explique Yohann Seynac : “10 % des médecins sont convoqués pour des entretiens de dissuasion.”
Un paradoxe pour des professionnels très investis pendant la crise sanitaire. “On a monté des centres de vaccination et aujourd’hui, on a le sentiment qu’on oublie ce qu’on a donné”, regrette-t-il. Arthur.V est amer : “on nous avait promis des revalorisations. J’avais dit à ma femme en rigolant ‘on va s’acheter un château dans le Sud’. Mais rien n’a suivi.”
“Qui se déplace pour 1,70 € ?”
Laetitia Chillaud Bévier, infirmière depuis 17 ans, et responsable Île-de-France du syndicat d’infirmiers libéraux ONSIL, décrit une situation intenable : “on voit 50 personnes par jour, parfois jusqu’à 65. On travaille 12 h par jour, on court, on monte les escaliers 4 par 4.” Depuis 17 ans, aucune revalorisation réelle des actes du quotidien. Une injection seule est rémunérée 2,25 € net, le déplacement 2,75 € brut. “Qui se déplace pour 1,70 € ?” interroge-t-elle.
Conséquence : épuisement psychologique. “Je suis stressée, je dors mal. L’anxiété devient chronique.” Selon une étude de la caisse de retraite des auxiliaires de santé Carpimko, 43 % de ces professionnels sont en hyper-stress, et 56,5 % des infirmiers présentent des signes de burn-out. L’espérance de vie des infirmiers libéraux serait inférieure de 6 à 7 ans à la moyenne.

La solitude des soignants face à l’urgence
Au-delà de la charge de travail, c’est la solitude décisionnelle qui pèse. Yohann Seynac décrit une urgence chronique : “il faut sans cesse arbitrer entre les patients, qui voir en priorité. Ce stress constant est un vrai facteur de souffrance.” Même constat pour Laetitia Chillaud Bévier : “le plus difficile, c’est l’imprévu. On est seul, sans second avis. La peur de se tromper est très présente.” Et Arthur.V confirme : “quand j’avais 2 000 patients, tomber malade devenait une angoisse. J’ai eu le covid, mais j’étais plus malade à l’idée de devoir recaser mes 150 patients.” C’est ce qui l’a poussé à quitter le libéral pour une clinique où la charge mentale est partagée.
Une relation patient ambivalente
Malgré tout, la relation avec les patients reste une source de sens. Yohann Senac insiste : “la proximité, c’est ce qu’il y a de plus précieux. Mais elle doit reposer sur un cadre clair, équilibré.” Pour Laetitia Chillaud Bévier, ça peut être un fardeau émotionnel : “en soins palliatifs, en oncologie, on est très impliqués. On absorbe leurs peurs. Et à domicile, les patients se livrent davantage. Parfois avec violence.” Un danger qui a conduit à assimiler les agressions contre les soignants à un outrage à agent public, mais le risque demeure : “à domicile, on est seul. Il y a l’alcool, les drogues, l’absence de traitement psychiatrique… En tant que femme, c’est encore plus inquiétant.”
Jusqu’où tiendront-ils ?
Tous pointent un système à bout de souffle, où la santé des soignants, et par conséquence celle des patients est en péril. “50 patients par jour jusqu’à 67 ans ? Personne ne s’en sent capable”, alerte Laetitia Chillaud Bévier. Une infirmière libérale sur cinq part en invalidité. Et pourtant, malgré l’épuisement, Arthur.V confie : “si c’était à refaire, je le referais. Mais ça mine. Vraiment.”
Le 4 octobre 2025, le syndicat d’infirmiers libéraux ONSIL coordonnera une marche blanche de ces soignants, à 14 h, devant le Panthéon.
*Identité modifiée à la demande de la personne concernée.