Les petits VRP de la loi Duplomb ou l’amicale de l’acétamipride

Duplomb dans Le Point - Photo - LAB_ PLURIELLE INFO
Duplomb dans Le Point - Photo - LAB_ PLURIELLE INFO

Faisant ma revue de presse quotidienne, notamment sur la loi Duplomb, je tombe sur un article de Géraldine Woessner dans Le Point traitant de l’acétamipride, un insecticide organochloré de la famille des néonicotinoïdes. Nous aurions pu rentrer directement dans le vif du sujet concernant l’acétamipride, mais Madame Woessner en a décidé autrement.

Voilà comment la Rédactrice en chef du journal Le Point débute son article sur le sujet : « La France est un pays béni. Après avoir compté 68 millions de médecins pendant la crise du Covid, puis 68 millions d’athlètes pendant les Jeux olympiques, voilà qu’elle recense aujourd’hui 68 millions de toxicologues… Dont 1,8 million (au dernier comptage) suffisamment sûrs d’eux pour signer une pétition appelant à « l’abrogation immédiate » de la loi Duplomb, pourtant votée dans les règles démocratiques, au motif que les parlementaires voudraient « nous faire manger du poison », et que ce texte serait « un acte dangereux pour l’humanité tout entière ».

Que disent les scientifiques ?

La journaliste commence donc son article en se foutant de la gueule de la totalité de la population française (c’est gratuit !), nous faisant passer pour une masse d’abrutis inaptes à débattre de questions de santé publique ou d’écologie. Dénigrer toute une population en faisant des généralités : voilà une manière bien étrange de débuter un article « scientifique ». Non, chère Géraldine, nous ne sommes pas 68 millions de toxicologues. Et c’est justement parce que nous ne sommes pas tous des experts scientifiques que nous nous sommes fiés aux écrits et aux explications des lanceurs d’alerte tels que, par exemple, les signataires de la tribune dans le Monde : des pneumologues, des hématologues, des pédiatres, des endocrinologues, la Société Française du Cancer, La Ligue contre le Cancer, L’ARC… De plus au mois de mai 2025, plus de 1 000 scientifiques, médecins et soignants ont adressé une lettre ouverte aux ministres de la Santé, de l’Agriculture, du Travail et de la Transition écologique dans laquelle ils alertent sur les dangers de l’acétamipride.

L’étude approximative de l’Efsa

L’article écrit par Géraldine Woessner se base, entre autres, sur des études de l’Efsa, (European Food Safety Authority/Autorité européenne de sécurité des aliments) qui avance n’avoir trouvé « aucune preuve de génotoxicité ni de cancérogénicité », qu’il « ne s’agit pas d’un tueur d’abeilles », et sa toxicité est jugée « modérée sur les insectes pollinisateurs comme pour les milieux aquatiques », et « négligeable pour les oiseaux ». Quant aux études scientifiques indépendantes qui tendent à prouver les effets néfastes de cet insecticide organochloré de la famille des néonicotinoïdes : tout au long de l’article, elles sont systématiquement remises cause (méthodologie, durée, biais), discréditée ou balayée d’un revers de main. Pourtant, l’article met en avant le fait que l’EFSA a bien abaissé la dose journalière admissible suite à… la prise en compte d’une vingtaine d’études indépendantes. On peut également citer la déclaration de Marco Binaglia, chef d’équipe toxicologique à l’Efsa : « Les données actuelles sont insuffisantes pour conclure à l’absence de risque ». Alors si les données sont insuffisantes, pourquoi, avant de l’autoriser, ne pas multiplier le nombre d’études scientifiques indépendantes — en les soumettant à des méthodologies strictes — sur les risques écologiques et sanitaires liés à cet insecticide ?

Aucun·e médecin, aucun·e épidémiologiste auditionné·e par la commission sénatoriale

En France, comme souligné par le Professeur d’hématologie Pierre Soujobert, il existe «un principe de précaution» qui a une valeur constitutionnelle : « en l’absence, à un moment donné, de certitudes, due à un manque de connaissances techniques, scientifiques ou économiques, il convient malgré tout de prendre des mesures de gestion des risques afin de prévenir des dommages potentiels graves sur l’environnement et la santé. » Ceux à quoi les défenseurs de la loi Duplomb répondent qu’il peut exister un risque « d’excès de précaution ». Or, lorsque la commission sénatoriale a élaboré ce texte, elle a reçu des scientifiques de l’ANSES, des syndicats d’agriculteurs, des agronomes, des laboratoires de phytopharmaceutiques (producteurs de pesticides). Mais dans la liste des auditions ne figure aucun médecin, aucun épidémiologiste, et il n’y avait même pas le Ministère de la santé. Les défenseurs de la Loi Duplomb ont donc bien compris et tiré avantage de cet « excès de précaution » en invisibilisant la parole des médecins et scientifiques impliqués dans les questions de Santé publique.

Sur l’aspect cancérigène des pesticides, il y a plusieurs facteurs à prendre en considération sur un plan épidémiologique dont : la quantité à laquelle une population est exposée et la durée d’exposition. Prenons l’exemple du chlordécone, un insecticide utilisé dans les bananeraies de la Martinique et de la Guadeloupe de 1972 à 1993 pour lutter contre le charançon.

21 ans pour faire interdire le chlordécone

La dangerosité de ce pesticide était connue depuis 1969 mais il n’a été interdit qu’en 1990. Il suffit de se rendre sur le site ameli.fr pour trouver toutes les informations relatives aux conséquences sur la santé, exemple : « Depuis le 22 décembre 2021, le cancer de la prostate lié à une surexposition à la chlordécone figure officiellement au tableau des maladies professionnelles. Cette reconnaissance en maladie professionnelle s’inscrit dans le plan dit « chlordécone IV » destiné à agir contre les conséquences de la pollution à long terme de la chlordécone. Le plan prévoit notamment un dispositif d’accompagnement spécifique des personnes aux Antilles pour qu’elles puissent effectuer les formalités auprès du fonds d’indemnisation des victimes de pesticides. » Et vous pouvez également consulter sur le site vie-publique.fr le Rapport fait au nom de la commission d’enquête sur l’impact économique, sanitaire et environnemental de l’utilisation du chlordécone et du paraquat comme insecticides agricoles dans les territoires de Guadeloupe et de Martinique. Alors même que des médecins, des chercheurs, des associations lancent l’alerte sur l’acétamipride déjà interdit une première fois en 2018, doit-on attendre des scandales écologiques et sanitaires d’ampleur, comme le chlordécone, pour agir ? On en revient ici au « principe de précaution ».

L’acétamipride est plus toxique pour les mammifères que pour les abeilles

Pourtant, des instituts, des apiculteurs de l’UNAF, des associations, des professionnels de la Santé publique lancent déjà des alertes. En 2019, l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), écrivait sur cette classe d’insecticides (NNI) : « Leurs effets non-intentionnels sur de nombreux auxiliaires des cultures, notamment des pollinisateurs et des agents de lutte biologique, sont maintenant clairement documentés par un corpus grandissant de publications scientifiques. Cinq de ces matières actives : la clothianidine, l’imidaclopride, le thiaméthoxame, l’acétamipride et le thiaclopride ont été interdites d’usage par le gouvernement français depuis le 1er septembre 2018. » Jean-Marc Bonmatin, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), chimiste et toxicologue spécialiste de ces molécules, précise que si cet insecticide n’est « pas le pire – ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas toxique – pour les abeilles, il est parmi les plus toxiques pour les mammifères, dont nous faisons partie ». De plus, en mars, une étude parue dans Communications Earth & Environment a démontré que l’épandage de cet insecticide pourtant en faible quantité avait conduit à une mortalité pouvant atteindre 92 % chez trois espèces d’insectes des milieux limitrophes.

L’article du journal Le Point affirme aussi de manière péremptoire que l’acétamipride ne persiste pas dans l’environnement, je cite : « sa demi-vie dans le sol est inférieure à 8 jours, et de 1 à 4 jours dans les cours d’eau – contrairement à certaines molécules qui, elles, peuvent s’accrocher plusieurs années. » Mais le 7 mai 2025, lors d’une conférence de presse de l’UNAF (Union nationale de l’apiculture française) où intervenait Philippe Grandcolas, Directeur de recherche au CNRS et Directeur Adjoint Scientifique de l’Institut Écologie et Environnement du CNRS, affirme que la molécule d’acétamipride continue d’avoir une action négative pendant des années.

A l’Assemblée Nationale, 86 secondes consacrées à la loi Duplomb

J’aimerais revenir sur l’une des toutes premières assertions de Géraldine Woessner : elle affirme que la loi Duplomb a été « votée dans les règles démocratiques ». Ah ? Pourtant seulement 1 minute et 26 secondes ont été consacrées à la proposition de loi. Pourquoi ? Car le 26 mai 2025, et pour la première fois depuis 1995, une motion de rejet a été votée par les partisans du texte afin de bloquer et éviter les débats sur les 3500 amendements déposés : « le vote de cette motion de rejet permet aux partisans du texte de contrer les nombreux amendements qui avaient été préparés par ses opposants et d’éviter un éventuel enlisement. » Ceci a eu pour effet d’envoyer ce texte « Duplomb », exigé par la FNSEA, directement en Commission mixte paritaire (CMP), le lundi 30 juin, sans qu’il ait été discuté en séance publique à l’Assemblée. Cette CMP était composée de sept députés et sept sénateurs, majoritairement de droite qui se sont donc mis d’accords sur la réintroduction d’un néonicotinoïde, sur la facilitation pour agrandir les élevages intensifs, sur la construction de mégabassines : un recul environnemental et sanitaire dont les instigateurs sont des climatosceptiques assumés. Laurent Duplomb se définit lui-même comme un émissaire de la FNSEA, non content de refuser tout débat, il a aussi passé en force le décret “ANSES-Duplomb” qui met l’ANSES sous surveillance du ministère de l’agriculture, malgré le rejet de cette mesure par les parlementaires : désormais les décisions de l’ANSES seront contraintes en matière d’examen des pesticides par un calendrier fixé par le Ministère de l’Agriculture.

La loi Duplomb n’est que le reflet du Macronisme : un doigt d’honneur à la démocratie, à la santé publique, à l’écologie.

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